19/10/2011

Troisième Sacrifice - Heart

Quelle douce sensation. Cela faisait tellement longtemps que Mila ne s'était pas sentie aussi bien. Elle avait l'impression de flotter dans une nuée d'étoiles, loin de tout et de ses problèmes, ne ressentant aucune douleur. Jamais encore, elle n'avait connu cela dans un rêve. Mais en tant que tel, il fallait bien qu'elle se réveille un jour ou l'autre, et, tout doucement, son corps devint de plus en plus lourd, jusqu'à atteindre un matelas de plumes d'oies. Apparemment, elle était allongée dans un lit, le sien. Et, tout en se tenant la tête, fatiguée, elle regarda un peu autour d'elle, s'apercevant que Queen était assise sur une chaise, et la petite Kitty allongée sur le lit, aux côtés de la dresseuse. Surprise, la jeune fille n'attendit pas de poser la question que son amie était déjà en train de répondre :
Elle voulait te tenir compagnie. Après tout, elle tient beaucoup à toi.
Le visage souriant, Mila passa doucement sa main dans les cheveux de la petite fille, qui ne fit que serrer un peu plus les draps contre elle, tenant une poupée de chiffon dans les bras. De son côté, la dresseuse se frotta les yeux tandis que Queen s'approchait d'elle pour la soutenir :
Tu t'es évanouie. Mais je comprends, assister à une telle tragédie...
Pendant quelques minutes, la demoiselle ne comprit pas. Venant à peine de quitter son sommeil, elle avait complètement oublié les événements ayant précédé son évanouissement. Elle avait suivit Andrew afin de retrouver son père, et était tombée sur le cadavre de Perle de Jade. Ensuite, le trou noir. Ce devait probablement être à ce moment qu'elle avait perdu connaissance. Mais maintenant qu'elle se souvenait de la mort de son amie, Mila sentit les larmes glisser sur ses joues. La voyante n'avait pas mérité ça ! Elle n'avait pas d'ennemi, et était adorable, alors pourquoi la tuer ? Sachant qu'elle venait de perdre sa maman de cœur, la dresseuse ne pouvait s'empêcher de redoubler de sanglots. À cette vue, Queen s'approcha tout doucement pour la prendre dans ses bras :
Je sais, ma chérie. Je sais que c'est dur. Tu peux pleurer, si tu veux, je suis là pour ça. Évacues ta colère.
À ces mots, la dresseuse ne put se retenir, et s'accrocha à son amie pour pleurer toutes les larmes de son corps. Sa chaleur bienfaitrice l'aidait à se sentir mieux, et chaque sanglot de plus semblait lui permettre d'évacuer un peu plus de tristesse, en restant dans les bras de la jeune femme. Après tout, elle aussi avait perdu un proche, il y a longtemps, il était donc normal qu'elle sache ce qu'endurait Mila.
Soudain, et probablement à cause des pleurs de la jeune fille, Kitty s'agita quelque peu, avant de se réveiller. Ouvrant grand les yeux, elle s'aperçut que sa mère était en train d'enlacer son amie, et que cette dernière était en train de pleurer. Immédiatement, elle alla donc dans les bras de Mila pour se serrer contre elle :
Pourquoi tu pleures ?
Parce qu'elle est triste, répondit sa maman.
Tout d'abord étonnée, la petite fille observa pendant quelques secondes la dresseuse, qui en profita pour sécher ses larmes, avant de lui tendre sa poupée de chiffon :
Tiens, c'est mon doudou. Quand je suis triste, il me dit que tout va bien. Je te le prête, mais tu me le rendras, hein ?
Surprise, Mila leva les yeux vers Queen, qui arborait déjà un petit sourire sympathique, puis sourit à son tour. Tout doucement, elle prit la petite poupée, puis la serra contre son visage en hochant la tête. Ravie de la réponse, Kitty fit un dernier câlin à la dresseuse, avant de retourner dans les bras de sa mère, tout en suçant son pouce :
Mila, tu devrais retrouver ton père. Tout le monde est un peu perturbé par ce qu'il s'est passé, mais il faut aller de l'avant, et aider cet inspecteur.
La dresseuse comprenait bien que son amie ne parlait pas explicitement du meurtre devant sa fille, mais elle n'était cependant pas sûre que cette dernière pourrait le lui cacher bien longtemps. Kitty était une petite fille forte, et Mila le voyait très bien. Toutefois, ce n'étaient pas ses affaires, ce pourquoi elle hocha la tête avant de se relever pour quitter son lit. Queen derrière elle, elle sortit de la roulotte afin de partir à la recherche de son père.

Est-ce que ça va mieux ?
De leur côté, Millenium et Lucy s'étaient tout deux éloignés du cirque. En allant un peu vers l'ouest, on pouvait apercevoir une petite clairière, entre les rochers. Éclairée par les rayons du soleil, elle donnait l'impression d'être un petit paradis fleuri, composés d'une végétation riche en couleur et en odeur. Rien de tel pour se calmer, ce pourquoi le magicien avait probablement voulu se réfugier ici, avant d'être rattrapé par Lucy. À présent, il était allongé dans l'herbe, sa tête placée sur les genoux de la ballerine, mais son regard en direction des fleurs, afin d'éviter celui de son amie. Mais celle-ci ne semblait pas s'en intéresser, plus préoccupée par l'état du jeune homme. Tout doucement, elle passa sa main dans les cheveux de Millénium pour le détendre. Elle savait qu'il avait pleuré, et cela ne la dérangeait pas. Elle voulait juste comprendre, afin de l'aider par la suite. Tout simplement. Mais devait-elle poser des questions ? Après tout, il était vrai que Lucy était une fille entreprenante, mais elle se refusait de faire volontairement du mal aux gens, et surtout pas à l'un de ses amis les plus précieux. Mais bien vite, le magicien reprit la parole :
Ça va. Ne t'en fais pas pour moi.
Je m'inquiète un peu, tout de même. Pourquoi t'es-tu enfui comme ça ? Est-ce que cet inspecteur t'a posé des questions indiscrètes ?
Non.
La réponse fut brève, et Lucy hésita à continuer. Mais maintenant qu'elle était lancée, il fallait continuer, afin de comprendre :
C'est le patron, répondit Millénium avant même qu'elle ne puisse poser la question.
Hein ? Mais qu'a-t-il pu donc te dire pour te mettre dans cet état ?
Il voulait m'utiliser... Je pensais qu'il me comprenait, c'est pour ça que je suis resté au cirque. Je suppose que la mort de Perle de Jade a dû le secouer, et qu'il veut sauver les autres membres du cirque, mais... Il n'avait pas le droit de dire ça.
Qu'a-t-il dit, exactement ? demanda la ballerine en continuant de caresser la joue et les cheveux de son ami.
Il a dit que je pouvais les aider, en utilisant ce que je savais sur mon père.
Je ne vois pas bien le rapport.
Mon père... C'était...
Pendant quelques secondes, Millénium sembla hésiter. Devait-il se confier à sa plus proche amie, qui était peut-être même plus que ça, et la voir possiblement s'éloigner de lui après cette révélation ? Mais s'il ne lui disait rien, cela impliquerait aussi qu'il ne lui faisait pas confiance, et peut-être ne lui pardonnerait-elle jamais cela. Non, quitte à choisir, mieux valait être honnête, et, tout en se redressant, le magicien fit face à Lucy. Tout d'abord intimidé par le fait qu'il allait devoir lui dire la vérité en face, le jeune homme fut quelque peu perturbé, mais prit une grande inspiration, avant de prendre son courage à deux mains, soutenu par le sourire chaleureux de la ballerine :
Est-ce que tu connais le Loup des Villes ?
Surprise par cette question, Lucy prit quelques secondes de réflexion avant de répondre :
Euh... ah, oui, en effet, ça me dit quelque chose. C'était un tueur en série, non ?
Oui, il égorgeait les femmes des grandes villes et changeait souvent afin qu'on ne l'attrape pas.
Mais il a été exécuté, non ? Il y a onze ou douze ans, c'est ça ?
Oui, il a été attrapé, jugé et pendu. Et ce n'était que justice.
Je suis bien d'accord, mais pourquoi me tu me parles de ça ?
Le Loup des Villes... C'était mon père.
La mine effarée de Lucy prouva bien ce que Millénium pensait. Elle aussi, comme tous les autres avant, allait désormais le voir comme un monstre. Comme tous les autres, elle le rejetterai. Et à mesure que le magicien y repensait, des souvenirs refaisaient surface.

On raconte que c'est sa femme, la première femme qu'il a égorgé.
Et son fils ne le savait pas ?
Il dit que non. Mais je suis sûr qu'il ment.
C'est vrai, qui pourrait ne pas être au courant ?
Vous voulez mon avis ? Cet enfant, il doit être comme son père.
Un tueur de sang-froid. Un monstre.
Ces rumeurs, elles circulaient sans arrêt depuis l'arrestation du Loup des Villes. Son identité ayant été révélée, les bruits courraient de longs en large dans tous les villages et dans toutes les villes. Après tout, qui aurait pu soupçonner un simple marchand de tissus, serviable, sensible et joli garçon ? Avec un fils à sa charge, tout le monde voulait lui venir en aide. Et maintenant que l'on savait que c'était lui l'horrible assassin, personne ne pouvait le croire.
La police avait saisi tous ses biens, et avait laissé à peine assez d'argent au jeune garçon pour qu'il puisse survivre. Désormais seul, abandonné dans les rues, le jeune Angelo ne savait même pas s'il allait réussir à s'en sortir. Dés qu'il avait le malheur de traverser une rue de la ville, tout le monde se retournait sur son passage, comme si chacun connaissait son identité. Et tous, oui, tous, le regardaient avec mépris et crainte à la fois, comme les membres des forces de l'ordre qui lui avaient laissé une petite bourse, en le regardant à peine dans les yeux. Il n'avait même pas eut le droit d'assister à l'exécution de son père. De toute façon, il ne voulait pas la voir.
Vêtu de guenilles, les cheveux sales et en bataille, cela faisait un moment que le garçon dormait dehors. Il se demandait même pourquoi personne ne lui avait encore volé le peu d'argent qu'il avait. Sans doute que l'on continuait de le voir comme un monstre. Comme son père :
Dehors ! Ne rentres pas dans ma boutique ! Je n'ai rien à vendre à des gens comme toi !
Et ce n'était pas la première fois. Quel était l'intérêt d'avoir une bourse, si nulle part on ne voulait lui permettre de le dépenser pour se nourrir ? Sa seule survie, il la devait aux bouts de pains qu'il pouvait trouver par terre, trop gros pour que les oiseaux ne les mangent.
Pendant plusieurs semaines, le petit Angelo avait vécu de cette façon dans la ville, ne sachant pas où il devait aller. Jusqu'à ce que la ville elle-même décida de se débarrasser de ce parasite.
Une nuit, alors que le jeune garçon dormait à même le sol, une troupe s'était réuni autour de lui. Des hommes et des femmes, armés de torches et de piques, ou d'armes quelconques s'étant retrouvés sous leur main. Après tout, la plupart n'étaient que des charpentiers ou des boulangers, ou autre genre. Mais tous étaient réunis pour une chose, chasser ce garçon :
Réveilles-toi !
Celui semblant être le meneur venait de donner un coup de pied dans le ventre de l'adolescent, qui se réveilla la respiration coupée. Ses yeux voyaient flou, mais très vite, il comprit la situation dans laquelle il se trouvait, et se redressa immédiatement en se collant au mur :
Que... Qu'est-ce que vous me voulez ?
Va-t-en, sale monstre ! Voilà trop longtemps que tu restes dans nos rues.
Mais...
Tu fais peur à nos enfants. Nous ne voulons pas d'un nouvel assassin !
Angelo ne comprenait pas. Chacun des habitants présents semblait déterminé à le voir partir. Mais pire que tout, ils étaient tous persuadés que le petit adolescent était exactement comme son père :
Je ne veux de mal à personne. Je ne savais pas que mon père était un tueur.
Que tu le saches ou non, le mal est fait. Va-t-en !
S'il vous plaît...
Monstre !
Avant même que le jeune garçon ne puisse s'expliquer, une femme dans l'assistance venait de lui jeter une pierre sur la tête. Abasourdi par la douleur aiguë, Angelo se tint la tempe, sentant un filet de liquide chaud couler sur l'une de ses mains. Il ne parvenait pas à croire ce qui était en train de lui arriver, mais ne put se poser plus de question. Aussitôt, une pluie de pierres s’abattit sur lui, le contraignant à courir, tout en entendant les habitants scander en cœur :
Monstre ! Monstre ! Monstre !
Angelo n'avait d'autres choix que de fuir. Éviter les projectiles ne fut pourtant pas une mince affaire, et quand, enfin, l'adolescent put réussir à les semer, ses jambes étaient égratignées, le sang coulant sur son visage le troublait, et son dos lui faisait affreusement mal. Mais il était arrivé aux portes de la ville, et plus rien ne le retenait à présent. De plus, ces dernières étaient ouvertes, comme si même les gardes avaient prévus à l'avance qu'il allait s'en aller, et qu'il valait mieux le voir partir et se faire attaquer par des brigands que de conserver les portes fermées.
L'adolescent avait les larmes aux yeux, tandis qu'il s'éloignait de plus en plus de la ville. Il était dégoûté. Cette police qui avait pour devoir de faire régner l'ordre pouvait bien arrêter un tueur, mais était incapable de venir en aide à un enfant. Mais bon, il ne fallait pas se faire d'illusion, après tout, Angelo avait vu d'autres gamins, errant dans les rues, sauf qu'il ne s'en était jamais préoccupé jusqu'à maintenant. Comme il le regrettait.
Seul, dans la campagne en pleine nuit, l'adolescent était à la merci de tous les voleurs en tout genre, si les loups ne l'attrapaient pas avant. D'autant plus qu'il était blessé, ses chances de survie ne devaient pas être bien grandes. De toute façon, devait-il survivre ? Après tout, il n'avait plus de famille, pas d'ami, et personne sur qui compter. Pire encore, tout le monde le détestait, et il était probablement destiné à une mort certaine, alors pourquoi s'obstiner ? Pourquoi continuer à vivre ? Peut-être que l'au-delà serait plus doux, même si Angelo doutait qu'il aille au paradis, vu comme il était traité.
Hasardeux, le jeune garçon n'arrivait même plus à voir où il allait. Ses jambes étaient lourdes, bien trop lourdes pour le porter, et, bien vite, l'adolescent se retrouva à terre, ayant perdu connaissance, et abandonné à son destin funeste, du moins, le pensait-il.

Hey, petit, tu vas bien ?
Quelle était donc cette voix ? Angelo ne la connaissait pas, et doutait même qu'on lui demande dans quel état il pouvait être. Peut-être était-il en train de rêver ? Oui, c'était possible. Et puis, c'était tellement agréable de dormir, d'aller dans un endroit où l'on pouvait enfin s'occuper de lui :
Petit, réveilles-toi.
Mais la voix devenait insistante, et, bien que l'adolescent s'y refusait, il fut bien obligé de se réveiller. Ouvrant les yeux, il s'aperçut qu'il y avait un plafond au-dessus de lui. Pensant tout d'abord à une erreur, le jeune garçon se frotta les paupières, mais non, il était bien abrité, et dans une espèce de roulotte, qui plus est. Surpris, il se redressa, remarquant à ses côté un homme probablement âgé d'une trentaine d'années, les cheveux noirs et tenant un bol de soupe dans les mains :
Tu as faim ? Elle est très bonne tu sais.
Angelo était sceptique. Il ne connaissait pas cet homme, alors pourquoi ce dernier lui viendrait-il en aide. Il ne voulait pas de sa soupe, il avait trop peur d'un danger quelconque. Cependant, les gargouillements impressionnants de son ventre lui rappelèrent qu'il n'avait pas mangé correctement depuis fort longtemps. Un sourire se dessina sur les lèvres de l'inconnu, qui donna le bol de soupe à l'adolescent. Ne se faisant pas prier deux fois, Angelo s'empara du bol pour dévorer son repas. Cette soupe était chaude, agréable, et les morceaux fondaient presque sous la dent. Cela faisait si longtemps que le jeune garçon n'avait rien mangé d'aussi bon.
Au bout de quelques minutes, il avait terminé son repas. L'inconnu eut un nouveau sourire, mais commença alors l'heure des questions :
D'où viens-tu ?
Angelo avait peur de répondre. Peut-être que cet homme ne l'avait pas reconnu, mais il savait qu'à la minute où il dirait qui il était, il le mettrait dehors, comme les autres, en le traitant de monstre :
Tu n'es pas obligé de répondre. Je vois que tu as souffert, mais ne t'inquiètes pas, notre médecin a déjà soigné tes petits bobos.
Et en effet, l'adolescent venait de remarquer la présence d'un bandage au niveau de sa tête, et qu'une espèce de pommade avait été passée sur ses jambes. C'était peut-être pour cela qu'il se sentait aussi bien. Ces gens avaient été si gentils avec lui, que cela lui faisait presque du mal de devoir leur dire la vérité :
Petit, je dois te parler sérieusement. Qui t'a fait du mal ?
Pardon ?
Tu sais, la transition n'est pas évidente. Avant, il était si facile de se servir d'enfants pour passer ses humeurs dessus, sans crainte d'être arrêté. Et même encore maintenant, les gens se moque de cette nouvelle interdiction. Alors, dis-moi, as-tu été maltraité par quelqu'un ?
Je...
Angelo avait mal à la gorge. Il ne voulait pas le révéler, mais il le devait. Cet homme était tellement adorable, il fallait lui dire la vérité :
Ce sont... Les habitants de la ville.
Quelle ville ?
Celle d'où je viens. Ils m'ont chassé en me lançant des pierres. Et je crois que de toute façon, même la police était d'accord avec ça.
Vu l'expression de l'inconnu, cela devait être terriblement choquant. Angelo ne le comprenait pas. Venait-il donc d'un autre monde ?
Mais c'est horrible !
Pourtant, c'est normal, je les comprends. J'aurai peut-être agi de la même manière.
Qu'importe ce que tu as fais, tu ne méritais pas ça.
Je n'ai rien fais, interrompit alors Angelo. C'est mon père le fautif.
Ton père ?
Je suis le fils du Loup des Villes.
Cette fois, l'expression de dégoût se changea en surprise. Apparemment, cet homme connaissait bien la légende de son père. Mais après tout, qui ne la connaissait pas ? Et à présent qu'il connaissait son identité, il lui demanderait probablement de partir. Au moins, le jeune garçon avait pu reprendre des forces, et il devait au moins l'en remercier. Cependant, alors qu'il s'apprêtait à se lever, l'inconnu le fit rasseoir :
Ne te lèves pas, tu es encore en convalescence.
Mais... Vous ne voulez pas que je parte ?
Tu es bien trop faible pour partir, tu n'as que la peau sur les os.
Mais... Mais je suis le fils du Loup des Villes !
Oui. Tu es son fils. Et qu'est-ce que ça change ? Ce n'est pas toi qui as égorgé ces femmes. Nul enfant n'est responsable des crimes de ses parents. À moins que tu ne l'aies aidé ?
Non ! répliqua immédiatement Angelo.
Alors tu vois, fit l'inconnu avec un grand sourire. Bien entendu, si tu veux partir, attends au moins d'être en pleine forme pour le faire. Je vais m'occuper de toi.
C'était la première fois depuis l'arrestation de son père que quelqu'un lui tenait un discours comme celui-ci. Angelo n'avait pas ressentit une telle chaleur depuis bien longtemps, et il avait l'impression que tous ses maux venaient de disparaître. Sans crier gare, des larmes commencèrent à couler le long de ses joues, ce qui sembla affoler son interlocuteur :
Tu as mal quelque part ? Qu'est-ce qui t'arrive ?!
Non... Je... C'est la première fois qu'on me dit une telle chose. Merci beaucoup.
Avant même de crier gare, le jeune garçon venait de saisir l'inconnu pour blottir son visage contre son torse. Toute la rage ressentie pendant cette période où il était seul, où il devait vivre par lui-même et dans la misère, il était en train de l'évacuer. En premier lieu surpris, l'homme se laissa faire avant de caresser la tête de l'adolescent, évitant soigneusement ses blessures. Puis, au bout de quelques minutes, il le relâcha avant de s'asseoir une nouvelle fois sur son tabouret :
Dis-moi, est-ce que tu as un endroit où aller ?
Évidemment, Angelo n'y avait pas réfléchit. Bien sûr, il n'avait nulle part où se rendre, ce pourquoi il secoua négativement la tête. Face à cette réponse, l'inconnu répliqua :
Ici, tu te trouves au Dawn's Circus. Nous sommes un cirque itinérant, et nous allons de villes en villes pour proposer nos tours. Je suis Monsieur Loyal, enfin, c'est mon pseudonyme. Si tu veux, tu peux rester ici, j'ai forcément du travail à te donner.
Cette proposition était plus que surprenante, et pendant quelques secondes, l'adolescent resta sans voix. Il ne s'attendait pas à ce que cet homme appelé Monsieur Loyal le prenne en charge aussi vite, alors qu'il ne le connaissait pas :
Mais... Je ne serai pas de trop ?
Non, bien sûr que non, si tu te rends utile. Après, évidemment, restes ici les premiers jours pour te reposer. D'autant plus que je ne voudrais pas que tu sortes si c'est pour te faire lyncher par les gens qui connaissent ton visage. Alors, en es-tu ?
Bien évidemment, l'adolescent ne perdit pas une seconde pour répondre :
D'accord. Je ferai tout ce que vous voudrez !
À la bonne heure ! répondit joyeusement Monsieur Loyal. Mais dis-moi, il te faudrait aussi un pseudonyme, n'est-ce pas ?
Un pseudonyme ?
Oui, comme moi, tu te doutes bien que mon nom n'est pas réellement Monsieur Loyal. Disons que si un jour, tu viens sur scène, il te faudra un surnom. Et puis, ce serait embêtant pour toi que quelqu'un sache qui tu es réellement, non ?
Mais... Je n'ai pas d'idée...
Laisse-moi réfléchir.
Mais avant même que Monsieur Loyal ne puisse formuler d'hypothèse, la porte s'ouvrit. Immédiatement, l'adolescent recula, affolé à l'idée que l'on ait pu le retrouver. À présent qu'il avait découvert un endroit si merveilleux, il avait trop peur que l'on l'en chasse. Fort heureusement, il ne s'agissait que d'une petite fille. En larme, elle se précipita vers Monsieur Loyal qui la prit alors dans ses bras :
Désolé du dérangement. C'est ma fille, Mila. Elle a dû être inquiète de ne pas voir son papa à son réveil.
Toutefois, cela n'avait pas l'air d'être la seule raison, car la gamine ne cessait de pleurer, et apparemment, malgré tous ses efforts, son père ne parvenait pas à la calmer. Ses cris étaient fort irritants, et si Angelo pouvait essayer de les arrêter, il n'allait pas se gêner. Aussitôt, il se tourna vers Monsieur Loyal :
Vous pouvez la faire asseoir devant moi ?
Euh... Bien sûr, répondit Monsieur Loyal, étonné.
À ces mots, il déposa la petite fille sur le lit, cette dernière continuant de pleurer. De toute façon, Angelo allait bien finir par la faire taire, ce pourquoi il remarqua sa bourse à ses côtés, et en sortit une pièce qu'il montra à la petite Mila :
Regardes ça. Et dis-moi, dans quelle main se trouve la pièce maintenant ?
Ayant refermé ses poings, la gamine sembla étonnée, et ses sanglots s'arrêtèrent. Sans trop se poser de question elle tapa sur la main droite du jeune garçon, qui ouvrit cette dernière, montrant qu'elle était vide :
Perdu.
Fronçant les sourcils, Mila tapa cette fois sur le poing gauche d'Angelo, mais celui-ci se révéla être vide aussi, ce qui étonna à la fois le père et la fille. Arborant un grand sourire, l'adolescent s'approcha de la petite :
Mais où peut donc être passé cette pièce ?
Tout doucement, il approcha sa main de l'oreille gauche de la gamine, puis fit apparaître la pièce, comme par magie. Étonné Monsieur Loyal eut un sourire à son tour, tandis que la petite Mila éclatait de rire, sans doute amusée par le tour. Souhaitant sans doute en voir plus, elle tira alors sur la chemise de l'adolescent.
Alors, tiens, regardes.
Même si elle était calmée, il fallait avouer que cela plaisait à Angelo de se donner ainsi en spectacle. La pièce entre ses mains il la mit dans sa bouche avant de refermer cette dernière, comme s'il venait d'avaler la pièce. Intriguée, Mila s'approcha, mais aussitôt, Angelo l'arrêta :
Stop !
Avec un sourire, son autre main ouvrit tout doucement la bouche de la petite fille, laissant apercevoir que sur la langue de cette dernière se trouvait la pièce. Bien entendu, le jeune garçon s'en empara aussitôt pour lui éviter de s'étouffer en l'avalant. Ce n'était qu'une enfant après tout. Mais après ces deux tours, Mila ne cessait de rire, et Monsieur Loyal la prit dans ses bras, remerciant Angelo du regard :
Où as-tu appris cela ?
Mon père était un tueur, mais aussi marchand itinérant. J'ai rencontré beaucoup de personnes, et certaines m'ont apprit des tours comme celui-ci.
Tu en connais d'autres ?
Bien sûr.
Pendant quelques secondes, Monsieur Loyal sembla perdu dans ses pensées. Mila, dans ses bras, continuait de fixer l'adolescent avec un grand sourire. Au moins s'était-il fait une nouvelle amie, ce qui le rendait un peu plus heureux. Soudain, son père s'approcha d'Angelo :
Que dirais-tu de faire magicien ?
Magicien ?
Oui, faire des tours de magie sur scène, devant les autres. Est-ce que ça t'intéresserait ?
Ben... Oui, mais je sais pas si c'est une bonne idée. Je ne connais pas beaucoup de tours impressionnants.
Quelques uns, c'est déjà suffisant. Tu as le temps de t'adapter et d'en trouver de nouveaux après.
Angelo avait du mal à comprendre. Pourquoi est-ce que Monsieur Loyal se pliait en quatre pour le faire rentrer au cirque, prêt à faire des compromis pour qu'il accepte ? Avait-il eut pitié de lui ? C'était fort possible. Mais après tout l'adolescent n'avait pas de situation, donc mieux valait accepter :
D'accord.
Parfait ! Par ailleurs, je viens de te trouver un pseudonyme. Que penses-tu de « Millénium » ?
Millénium ? Qu'est-ce que ça veut dire ?
Cela représente un âge d'or qui devrait durer mille ans. Les magiciens sont tellement rares que tu ne peux être qu'un plus pour le cirque. Tu rentres dans une période où tu vas connaître un grand succès. Et puis, ça sonne bien, non ?
En effet, le jeune garçon appréciait plutôt bien ce nom. De plus, en abandonnant « Angelo » et en devenant « Millénium », sa vie allait probablement changer. Ce serait un nouveau départ, où il ne serait plus persécuté, à la condition qu'il n'évoque pas son passé :
Je m'appelle... Millénium.
C'est parfait, déclara Monsieur Loyal en caressant les cheveux de l'adolescent. Quel âge as-tu ?
Treize ans.
Tout comme lui... C'est vrai que tu lui ressembles un peu.
À qui donc ?
Ce n'est pas important. Bienvenue à Dawn's Circus.
Et tandis que Mila s'échappa des bras de son père pour faire un câlin au nouveau membre de sa famille, Angelo eut l'impression que sa vie allait prendre un nouveau tournant, beaucoup plus agréable qu'auparavant.

Mais maintenant, c'était trop tard. Ayant dit la vérité à Lucy, Millénium se doutait bien qu'elle prendrait peur, qu'elle ne voudrait plus lui parler, comme tous les autres. Cette idée le rendait affreusement triste, et il avait envie de fuir une nouvelle fois, ce pourquoi il s'apprêtait à se redresser, lorsque la ballerine lui saisit le poignet :
Attends, ne t'enfuis pas.
Étonné qu'elle le retienne, le magicien se retourna. Lucy n'avait pas l'air choquée, ni même dégoûtée, bien au contraire, elle continuait de sourire. Certes, il ne s'agissait pas d'un sourire réellement joyeux, plutôt attristé même. Mais au moins permettait-il à Millénium de revenir sur ses pas pour comprendre ce qu'elle cherchait à lui dire :
Tu sais, ça ne fait rien que tu sois son fils.
Comment ça ?
Dans la vie, on ne choisit pas ses parents, après tout.
C'était bien la deuxième personne qui lui tenait un tel discours. Ou tout compte fait, la troisième, puisqu'entre temps, Millénium avait dû mettre Nero au courant. Mais alors, n'y avait-il que dans ce cirque que les gens étaient compréhensifs et tolérants vis-à-vis de lui ?
Mais je suis tout de même le fils du Loup des Villes. Un tueur. Tu n'as pas peur que je devienne comme lui ?
Pour être franche, j'ai l'impression que même si tu essayais, tu n'y arriverais pas, répliqua Lucy avec un léger rire. Je détends l'atmosphère, c'est vrai, mais je ne t'ai jamais vu faire le moindre mal à quelqu'un, sauf quand tu voulais aider une personne sans défense. Pourquoi deviendrais-tu un tueur ?
Lucy... J'ai tellement peur...
Peur de quoi ?
Si jamais les autres l'apprennent, j'ai peur d'être chassé, comme quand j'étais petit. Personne ne voulait me parler ou me laisser entrer quelque part, et on me regardait comme si je ne valais plus rien. J'ai été chassé à coup de pierres et d'insultes sans savoir où j'irai avant d'arriver au cirque. S'il te plaît, il n'y a que toi, Monsieur Loyal et Nero qui sachent qui je suis réellement. N'en parles à personne !
Pendant quelques minutes, la ballerine resta silencieuse. Elle était apparemment étonnée que Millénium lui fasse une telle demande, mais en y réfléchissant bien, c'était logique. Après tout, le pauvre garçon avait dû être traumatisé par ce qui lui était arrivé, alors ce n'était pas surprenant. Tout doucement, la jeune fille se leva pour s'approcher du magicien afin de le prendre dans ses bras. Cette fois, ce fut à son tour d'être surpris, mais pour autant, Millénium ne se dégagea pas, et, au contraire, serra un peu plus fort son amie contre lui :
Je comprends. Ça a du être difficile. Ne t'inquiètes pas, je ne dirai rien. Après tout, personne ici ne veut voir ses secrets découverts.
Ses mains caressaient le dos de Millénium afin de le mettre à l'aise, ce qui était plutôt efficace. Le magicien prit une grande inspiration pour se calmer, puis regarda Lucy droit dans les yeux :
Merci... Merci, Lucy.
Toutefois, le jeune homme ne s'arrêta pas ici, et avança tout doucement ses lèvres en direction de celles de la ballerine afin d'essayer de l'embrasser. Cependant, il ne s'attendait pas à voir une main lui bloquer le passage, étant donné que la demoiselle ne semblait pas d'accord :
Non, Millénium. Ne gâches pas tout.
Mais... Lucy...
Cette dernière se dégagea enfin de l'étreinte avant de reculer. Millénium n'avait pas pensé à une telle réaction, ce pourquoi il n'osa pas bouger, de peur de voir son amie s'enfuir :
Millénium, tu es un ami très cher. Et je l'ai dit, jamais avec le personnel du cirque.
Lucy, ce n'est pas juste physique, ce que je ressens.
Et c'est ça qui me fait peur. Laisses tomber, et restons le trio que nous sommes avec Mila.
Mais...
S'il te plaît.
Le regard insistant de la ballerine voulait tout dire, et Millénium finit par se faire une raison. Le repoussait-elle pour ce qu'il était? Non, ça ne pouvait pas être ça. Il y avait quelque chose. Quelque chose de beaucoup plus profond, et que Lucy ne voulait certainement pas avouer, même après les confessions du magicien. En plus d'avoir été rejeté, il avait l'impression qu'elle ne lui faisait pas confiance au point de se confier à lui. Ça faisait mal, mais au moins souhaitait-elle rester amie avec lui, ce qui était quelque part, plus rassurant que si elle avait prit les jambes à son cou :
D'accord.

Mais ce que Lucy et Millénium ne savaient pas encore, c'était que non loin de là, cachée derrière un arbre, se tenait justement le dernier membre du trio : Mila. Cette dernière était arrivée depuis le début, étant partie à la recherche de son père, et ne l'ayant pas trouvé. Elle avait entendu toute la conversation, mais n'avait pas osé s'en mêler. Cependant, elle se demandait si elle avait bien fait, car elle avait l'impression de les avoir trahi en faisant cela. Devait-elle aller les retrouver pour montrer qu'elle était là, et tenter au mieux de s'excuser ? Ou valait-il mieux rester cacher et essayer de partir en douce ?
De toute façon, la jeune fille ne put se poser plus de question, car elle fut surprise par Andrew, qui s'était apparemment glissé silencieusement vers elle, et la regardait droit dans les yeux :
Ce n'est pas très poli d'espionner les autres.
La demoiselle ne put s'empêcher de sursauter, et tomba en arrière sur les fesses. Bien entendu, le bruit avait aussi attiré Millénium et Lucy, qui ne perdirent pas une seconde pour aller voir ce qu'il se passait, apercevant ainsi Mila au sol, et Andrew face à elle. N'importe qui aurait pu mal prendre la situation, mais Lucy fut plus rapide :
Hey ! Qu'est-ce que vous faîtes à Mila ?
Moi ? Oh mais rien, ne vous en faîtes pas. Je l'ai juste surprise, et elle est tombée par terre.
N'attendant pas d'explications supplémentaires, le magicien se baissa pour aider son amie à se redresser, avant de lui poser une question :
C'est vrai ce qu'il raconte ?
Mila hocha la tête, et ses deux amis décidèrent de ne pas insister. Toutefois, cela ne voulait pas dire qu'ils n'arrêteraient pas de poser des questions, ce pourquoi Lucy s'avança :
Je peux savoir ce que vous faîtes ici ?
Et elle semblait s'adresser à la fois à l'inspecteur et à Mila, qui ne put s'empêcher de rougir en croisant les bras. C'était bien la pire des façons d'apprendre qu'elle les avait espionnés. Elle en avait drôlement honte :
Je suis venu de la part de Monsieur Loyal. Apparemment, un individu louche rôde dans la cirque, et il voulait s'assurer que personne n'avait de problèmes.
Comment ça un « individu louche » ? demanda Millénium.
Quelqu'un d'extérieur au cirque se balade ici sans que personne ne sache qui il est. C'est une bonne explication, ça ?
Cette réplique avait de quoi être gênante, et le magicien préféra se taire en fronçant les sourcils. Quel malpoli ce type ! Cependant, il y avait autre chose de préoccupant, ce pourquoi Millénium se tourna vers la dresseuse :
Et toi ? Que faisais-tu ici ?
Gênée, Mila ne fit que secouer les mains dans tous les sens. Mais bien évidemment, elle peinait à se faire comprendre, et les explications ne l'aideraient pas beaucoup à s'en sortir :
Tu nous as espionné, c'est ça ? interrompit Lucy.
Hein ?
À ces mots, la demoiselle préféra rester immobile. Son amie avait vu juste, et elle ne voulait pas s'enfoncer encore un peu plus dans les problèmes. Mais elle ne s'attendait pas à voir les deux autres membres du trio ne faire que soupirer, tandis que Millénium s'approchait d'elle pour taper sur son épaule :
C'est pas grave, si tu as entendu. Est-ce que tu as peur de moi ?
Bien sûr que non, voyons ! Après tout, Mila connaissait Millénium depuis tellement longtemps qu'elle avait l'impression de le connaître par cœur. Qu'il soit le fils d'un assassin ne changeait rien, ce pourquoi elle répondit négativement afin d'afficher un petit sourire gêné. À cette vue, le magicien fut surpris, puis, sans que personne ne s'y attende, il éclata de rire :
Alors, en fait, je m'en suis fais pour rien ? Je crois vraiment que ce cirque, c'est un paradis.
Ce n'est pas si sûr.
Andrew venait d'intervenir, ce qui surprit notre trio. Croisant les bras, l'inspecteur était en train de jauger Millénium du regard, ce qui le mit bien vite mal à l'aise :
Monsieur Loyal m'a raconté votre histoire. Comment il vous a retrouvé et tout ce qui suit. Il est vrai que c'est un bon samaritain, mais soyons sérieux une minute. Pensez-vous vraiment ce que vous dîtes à propos de ce cirque ?
Comment ça ? répondit le magicien en fronçant les sourcils.
À votre avis, pourquoi ces meurtres ? Enfin, bien sûr, mesdemoiselles, vous ne savez pas ce dont nous avons parlé tout à l'heure.
Que s'est-il passé ? demanda Lucy.
Nous en sommes venus à la conclusion, après une étude du cadavre, que le tueur en voulait très spécifiquement au cirque, donc, soit-dit en passant, vous êtes tous visés. Or, si c'est vrai, il doit bien y avoir une raison, n'est-ce pas ? On ne tue pas des gens, et par-dessus tout, des gens à peine concernés, juste pour une rancœur futile. Il y a probablement quelque chose de plus profond.
Il avait raison, et Mila s'en doutait. Toutefois, elle n'aimait pas ça. Après tout, elle avait une confiance totale en son père, et le savait inoffensif, alors pourquoi chercherait-on à attaquer Dawn's Circus ? Il y avait très certainement une autre explication. Mais bien vite, Millénium s'en mêla, faisant face à Andrew :
Oui, et je dois avouer que je suis d'accord, même si ça m'énerve. Mais il vous faut des preuves, n'est-ce pas ? Nous n'avons aucun souvenir d'un quelconque problème entre le cirque et quelqu'un qui nous en voudrait suffisamment assez pour tous nous tuer d'une façon aussi morbide.
Tout à fait, et c'est justement ça. Depuis combien de temps faîtes-vous parti du Dawn's Circus ? Enfin, je sais déjà pour Mila.
Onze ans, fit le magicien.
Quatre ans, déclara Lucy.
Exactement. Et si nous ne comptons pas notre petite dresseuse, personne n'est ici depuis quinze ans.
Vous recommencez avec ça, soupira Millénium.
Ai-je tort ? Même si Monsieur Loyal dit qu'il n'y a pas de rapport, il refuse d'en parler, et je trouve ça louche.
Mila avait beau se concentrer, elle ne se souvenait de rien. Après tout, elle n'avait que deux ans au moment des faits, il était donc impossible pour elle d'avoir de quelconques souvenirs. Et seul son père savait ce qu'il s'était passé, et s'il refusait d'en parler, la tâche risquait d'être beaucoup plus ardue :
Mais même, nous étions tous trop jeunes il y a quinze ans pour nous souvenir de quoi que ce soit en rapport avec un cirque dangereux, ou quelque chose dans le genre, intervint Lucy. Même vous, vous ne devez pas vous en souvenir.
Non... En effet. Cependant, il ne faut pas oublier qu'il y a quinze ans, nous étions dans une période délicate, donc ce ne serait pas étonnant que des informations sur le Dawn's Circus n'aient jamais été révélées au grand public.
Période délicate ? De quoi vous parlez ?
Vous ne vous souvenez pas ? Il y a tout juste quinze ans, le Roi venait juste d'accéder au trône après le décès de son père.
Ah, en effet, je m'en souviens, répondit Millénium. C'était donc à cette période.
Toutefois, si Millénium et Lucy semblaient comprendre de quoi parlait Andrew, Mila, de son côté, était complètement perdue. Si les autres avaient probablement eut un âge raisonnable à ce moment-là pour comprendre, et encore, la dresseuse avait des doutes vis-à-vis de son amie, celle-ci n'avait que deux ans, et ne pouvait donc comprendre de quoi parlait exactement l'inspecteur. Après tout, Monsieur Loyal ne donnait pas vraiment de cours d'histoire. Face à son regard interrogateur, Andrew s'expliqua :
Notre Roi actuel est un roi bien particulier. Totalement contre l'autorité de son père, il était pourtant le plus jeune de ses enfants. Que ce soit par fratricide ou par chance, tous ses frères sont décédés dans des circonstances plus ou moins spéciales. Puis, lorsque son père est mort, il a décidé de changer les choses, en bien et en mal. Augmentation des impôts, peines de prisons plus lourdes, abolition de l'esclavage des enfants, mais inversement, augmentation du nombre d'esclaves noirs dans nos contrées, avec des lois encore plus difficile à leur égard. Bref, qu'on l'aime ou non, il a changé pas mal de chose qui ont provoqué des problèmes à cette époque. Pendant une bonne période, on ne parlait que de ça. Alors vois-tu, si le Dawn's Circus a trempé dans des affaires bizarres, personne ne peut réellement être au courant.
Mila était surprise par toute cette histoire. Il faut dire qu'en tant que nomade, elle n'avait jamais vraiment côtoyé la politique, et ne s'était pas posée de questions sur le sujet. Mais tout de même, elle avait des doutes concernant les accusations portées sur le cirque. Après tout, son père était tellement gentil qu'il n'était pas possible de le savoir réaliser des choses dont il aurait honte au point d'avoir provoquer la haine de quelqu'un. Mais Andrew ne semblait pas de cet avis :
Enfin, en bref, si j'enquête sur le cirque, je saurai probablement qui est le tueur. En tout cas, je vous demanderai de faire attention, vous êtes tous des cibles potentielles, et n'oubliez pas qu'il y a un individu étrange dans les parages.
Noté, fit Lucy.
À ces mots, la jeune femme eut un dernier sourire envers ses deux amis, puis décida de quitter la clairière, rapidement suivie de Millénium. Toutefois, alors que Mila s'apprêtait à les rejoindre à son tour, elle sentit quelque chose lui attraper la main. Surprise, elle se retourna, remarquant qu'Andrew lui tenait le poignet, voulant l'arrêter :
Mila, attends une seconde.
La dresseuse ne put s'empêcher de rougir, et de se sentir gênée. Que lui voulait donc l'inspecteur ? Et surtout, pourquoi la retenir ? Devait-elle rester seule avec lui ? Mais pourquoi donc ? Au lieu de se poser toutes ses questions, la demoiselle ne fit que regarder Andrew s'approcher, celui-ci déclarant :
J'ai besoin d'aide pour... recoudre mon pantalon.
Surprise, Mila ouvrit brusquement les yeux. Hein ? Recoudre ? Pantalon ? Mais pourquoi s'adressait-il à elle pour cela ? Face à son air étonné, l'inspecteur alla s'asseoir sur un rocher, avant de montrer une déchirure de son pantalon au niveau de sa cheville. À travers, on pouvait très facilement distinguer sa jambe métallique, ce qui semblait le gêner :
Je n'arrive pas à coudre, et j'aimerai que peu de personne connaissent mon secret. C'est assez embarrassant, alors si tu pouvais...
Comprenant alors qu'elle s'était prise la tête pour rien, Mila se sentit encore plus gênée, mais calma très vite son embarras en s'approchant d'Andrew. Ce dernier venait de sortir un petit kit de couture, et la dresseuse ne put s'empêcher de se demander pourquoi il l'avait sur lui, et surtout, pourquoi il ne prenait pas la peine de recoudre lui-même. Toutefois, si cette situation était plutôt gênante, elle n'en restait pas moins agréable, ce pourquoi la jeune fille se plaça accroupie avant de prendre le dé à coudre, l'aiguille et un bout de ficelle noire, afin de raccommoder le pantalon du malheureux. Après tout, une vie de bohème n'est pas une vie facile, alors bien entendu, la dresseuse avait bien dû déchirer ses vêtements plus d'une fois ou les abîmer, apprenant à les recoudre toute seule.
Ici, ce n'était pas bien compliqué, bien que ce soit la première fois que Mila le faisait à-même sur quelqu'un, mais au moins était-ce une expérience intéressante. Cependant, la demoiselle était tellement embarrassée à l'idée d'être aussi proche de l'inspecteur qu'il lui arrivait de rater quelque points, l'obligeant à tout recommencer.
De son côté, Andrew restait assis sur le rocher, observant sans s'en détacher la jeune fille en train de lui recoudre son pantalon. Tout doucement, sa main s'approcha de son visage, mais la demoiselle était tellement concentrée que l'inspecteur n'osa pas la troubler et préféra retirer sa main. Néanmoins, avec un grand sourire, il déclara :
Je ne savais pas qu'il y avait un coin aussi joli, par ici.
Bien sûr, faire la conversation avec quelqu'un de muet était aussi pratique que montrer une peinture à un aveugle, et c'était le cas dans cette situation. Mila n'avait pas tout à fait terminé son travail, et se demandait si elle devait effectivement s'arrêter pour adresser un regard à l'inspecteur. Et encore, réussirait-elle à se faire comprendre ? De toute façon, elle ne savait même pas quoi répondre à cette remarque. Et apparemment, Andrew s'en était aperçu, car il afficha une mine gênée, avant de se frotter le crâne. Tout doucement, il se racla la gorge :
Hum... Oh, regardes.
Mila fut surprise en voyant l'inspecteur avancer sa main pour cueillir en douceur une petite fleur aux reflets mauves et à trois pétales inférieurs, surplombés d'un pistil entouré lui-même de trois autres pétales enlacés :
C'est un iris, fit Andrew. C'est la saison après tout. Sais-tu ce que signifie l'iris dans le langage des fleurs ?
La jeune fille secoua la tête. Après tout, elle ne savait même pas que les fleurs avaient un langage :
L'iris représente un cœur tendre. Tu ne trouves pas que ça te va bien ?
Elle ? Un cœur tendre ? Mila n'y avait jamais songé, mais peut-être était-ce vrai. En tout cas, venant de l'inspecteur, cela semblait plutôt être un compliment, ce qui la mettait assez mal à l'aise, mais la rendait également très heureuse. Gênée, elle détourna le regard, mais Andrew ne s'arrêta cependant pas de parler :
Et par-dessus tout, celui-ci est mauve. Un iris mauve veut aussi dire « un cœur tendre aux yeux charmeurs ».
Cette phrase était encore plus embarrassante que les autres, et Mila se demandait même s'il ne le faisait pas exprès pour la mettre mal à l'aise. Souhaitant faire autre chose pour se distraire, la dresseuse retourna à son raccommodage, mais se rendit compte qu'elle l'avait presque terminé. Et comme s'il avait attendu ce moment, Andrew en profita pour glisser sa main sous le visage de la jeune fille afin de redresser son visage. Obligée de regarder l'inspecteur dans les yeux, Mila sentit le rouge lui monter aux joues, tandis que ce dernier l'observa sans sourciller. Discrètement, il glissa l'iris entre ses mains avant de chuchoter :
Mila...
Tout doucement, Andrew approcha son visage de celui de la dresseuse. Paralysée, celle-ci n'osait pas bouger, jusqu'à entendre une voix :
Je ne vous dérange pas trop, peut-être ?
Surpris, l'inspecteur et la jeune fille s'écartèrent mutuellement l'un de l'autre avant de se rendre compte que Lucy était à côté d'eux. Apparemment énervée, elle s'empara du bras de Mila pour la forcer à se relever, avant de toiser Andrew :
Je crois que votre travail, c'est de résoudre une enquête, et non de flirter avec le personnel du cirque.
Oui, bien sûr, veuillez m'excuser, mais ça n'est pas ce que vous croyez.
Trouvez mieux comme excuse ! Mila, viens avec moi.
Puis, sans crier gare, la ballerine entraîna son amie avec elle, qui, sans s'en rendre compte, avait conservé la fleur dans ses mains. Adressant un dernier regard à son ami, elle s'aperçut cependant qu'il ne semblait pas triste ou en colère, et ne faisait que la saluer, sachant pertinemment qu'il la reverrait de toute façon tout à l'heure. Et il avait raison, Mila ne devait donc pas y penser. Non, il y avait quelque chose de plus préoccupant : le comportement de Lucy. Jamais, ô grand jamais, la dresseuse ne l'avait vue dans cet état. Quelle mouche l'avait donc piquée ?
Au bout de quelques minutes, alors que les deux amies étaient arrivées près des roulottes, Mila en profita pour dégager sa main, tout en serrant la fleur contre sa poitrine. De son côté, Lucy s'était retournée pour regarder la jeune fille. Elle avait à la fois des yeux interrogateurs et provocants, cherchant probablement une explication à ce qui s'était passé. Poussant un long soupir, la ballerine répondit :
Oublies ça, s'il te plaît. Tout ce qui compte, c'est de l'avoir éloigné.
Pardon ? Il n'en était pas question ! Mila n'allait pas laisser Lucy s'en sortir avec une excuse aussi minable ! Aussitôt, la dresseuse secoua la tête pour bien faire comprendre qu'elle n'acceptait pas du tout ce que son amie venait de dire, et qu'il était temps qu'elle dise ce qui n'allait pas. Comprenant que ses justifications ne marchaient pas, Lucy se gratta la tête avant de prendre la main libre de Mila :
Mila, écoutes, c'est vrai qu'il est beau gosse, mais tu ne dois pas tomber dans son piège.
Mais de quel piège parlait-elle donc ? Plus Mila avançait dans la discussion, et moins elle avait l'impression de comprendre, ce pourquoi elle insista en regardant Lucy avec un air étonné :
Bon, tu veux que je t'explique ? Tu ne dois pas faire confiance aux hommes. Ils te duperont toujours pour avoir ce qu'ils veulent, et ils te laisseront tomber ensuite.
La dresseuse ne fit que baisser les yeux. Donc, d'après elle, Andrew serait en train de la tromper ? Ridicule, il était tellement gentil avec elle, et elle avait même l'impression de le connaître entièrement. Il était complètement impossible que ce soit le cas, ce pourquoi Mila ne fit que secouer la tête. Mais Lucy ne s'en découragea pas pour autant, et prit alors son amie dans ses bras :
Je sais que ce n'est pas facile à admettre, mais crois-moi, plus tu t'éloigneras de lui, et mieux tu t'en porteras. Je veux dire, je suis ton amie, n'est-ce pas ?
Oui, bien sûr, et la dresseuse tenait beaucoup à Lucy. Mais après tout, ce n'était pas parce qu'elles étaient amies qu'elle ne pouvait pas se tromper. Cependant, afin de ne pas provoquer un conflit, Mila ne fit que hocher la tête, ce qui rendit le sourire à sa camarade :
Merci de me croire Mila. Pour fêter ça, je te propose de voir en avant première mon nouveau numéro. Je m'entraîne avec Romance depuis un moment, et il serai temps que tu le vois.
Oubliant bien vite dans quelle situation elle se trouvait précédemment, la jeune fille acquiesça en souriant, avant de serrer une nouvelle fois l'iris contre elle. Pas question de s'en débarrasser :
Retrouves moi sous le chapiteau. Je vais sortir Romance de son boxe, et j'arrive.
Tout en hochant la tête, Mila s'éloigna de son amie pour se diriger vers le chapiteau, pressée de voir le tour de Lucy.

Étrangement, il faisait bien sombre dans le chapiteau, alors qu'il faisait jour à l'extérieur. En fait, Mila pouvait à peine distinguer ce qu'il pouvait y avoir à l'intérieur, ce pourquoi elle s'avança à tâtons, se demandant où elle pourrait allumer quelque chose. Normalement, les bougies n'étaient pas loin, mais il était assez difficile, dans cette situation de les retrouver.
Afin d'éviter de se cogner, la dresseuses avançait maladroitement ses mains devant elle, tout en se penchant en avant. Déjà privée d'un sens, elle n'appréciait que moyennement le fait d'être aveugle dans un endroit pourtant si familier.
Soudain, sans crier gare, Mila se cogna le pied contre quelque chose de dur, avant de trébucher, tombant au sol. Tout en se frottant la tête, Mila voulu se retourner pour voir, grâce au peu de lumière qu'elle pouvait distinguer, l'objet qui lui avait fait perdre l'équilibre. Il s'agissait d'un long bâton, accroché à une espèce de pierre. S'agissait-il d'une massue ? Mais le plus choquant était probablement les traces légèrement distinguables sur l'extrémité, et qui ressemblait fort à du sang.
Glacée d'effroi, la dresseuse recula, mais se cogna contre quelque chose de dur, et surtout, de forme différente. En effet, elle avait l'impression que plusieurs bâtons lui touchaient le dos, et se retourna brutalement avant de tomber en arrière, sur les fesses cette fois-ci :
Mila, tu es là ? J'ai emmené Romance, et...
Lucy avait déjà prévu sa bougie pour illuminer le chapiteau désert, ce qui permit aux deux demoiselles de distinguer très clairement ce qui leur faisait face, du moins, pendant quelques secondes, puisque la ballerine lâcha aussitôt tout ce qu'elle tenait dans les mains.
Au fond du chapiteau, là où la lumière du jour ne pouvait l'atteindre, se trouvait une cible. Et sur cette cible, accroché par quatre couteaux, un dans chaque main et dans chaque cheville, se trouvait un cadavre, transpercé par trois lames au niveau du cœur. Aucune des deux filles n'osait faire la moindre chose, jusqu'à ce que Lucy ne rompt le silence :
King...
Le lanceur de couteaux était devenu sa propre cible.

Je trouve que ça commence à bien faire !
Andrew était en colère, et cela se voyait. Toutefois, il n'était pas le seul, étant donné que Monsieur Loyal avait l'air encore plus haineux que lui, et criait même encore plus fort :
Moi aussi, je trouve ! Vous êtes un inspecteur de police, et nous voilà désormais avec deux cadavres en une seule journée ! On dirait que vous vous fichez de votre travail !
Moi ? Me ficher de mon travail ?! Non mais attendez, qui me bloque dans mon enquête depuis le début ?! C'est vous que je sache !
Vous ne cherchez pas là où il faut ! Votre travail, c'est de trouver un assassin, pas de fouiner dans la vie privée des autres !
Pourtant, les deux vont de paire !
ASSEZ !
Nero venait d'intervenir pour séparer les deux individus. Ses yeux étaient rouges et énervés, signifiant qu'il avait dû verser quelques larmes à la découverte du corps de son ami, et qu'il devait en avoir assez d'entendre l'inspecteur et Monsieur Loyal se disputer :
Tout ce que vous trouvez à faire, c'est vous taper dessus pour savoir qui a tord et qui a raison. Mais à cause de ça, ce psychopathe continue d'agir, et il vient de tuer King !
Mila n'aimait pas l'entendre le dire. Elle avait l'impression que cela rendait la situation encore plus réelle. Mais la dresseuse ne pouvait se mentir, tout cela était bien vrai. Assise à côté, sur un banc du public, avec Lucy, elle essayait d'éviter à tout prix de regarder le cadavre du pauvre lanceur de couteaux. Il ne s'était même pas écoulé quelques heures depuis que Perle de Jade avait été assassinée, et maintenant, ça... Le tueur avait-il décidé de passer à la vitesse supérieure ? Mais avant de penser à cela, seul l'état de King la préoccupait, ce pourquoi Mila tendit l'oreille pour essayer d'entendre les trois hommes discuter de l'enquête. Lucy, de son côté, restait livide et blanche, tenant les rennes de Romance dans la main :
Quand est-ce arrivé ? interrogea  Andrew.
Je ne sais pas exactement, son corps est froid, et je ne sais pas quel genre de mouches lui tournent autour, répondit Nero. Toutefois, je pense que le meurtre a dû survenir ce matin. Personne n'avait vu King depuis hier soir, non ?
Il faut demander à Queen.
La pauvre Queen, interrompit Monsieur Loyal.
Un froid se jeta alors sur l'assemblée. King disparut, sa femme et sa fille se retrouvaient désormais seules. À cette simple pensée, Mila en eut les larmes aux yeux, et Lucy eut l'air de se sentir encore plus mal. La pauvre Kitty n'avait que deux ans, c'était bien trop tôt pour lui enlever son père. Celui qui avait fait ça était encore plus monstrueux que ce que l'on pouvait imaginer, et la jeune fille avait presque envie de vomir. De leur côté, Nero et Andrew étaient en train de discuter :
Je pense que le meurtre est étrange toutefois, déclara le médecin.
Pourquoi ? Qu'est-ce qui vous fait dire ça ?
Eh bien, je ne sais pas. Dans les autres assassinats, j'ai sentit comme une rage dans les coups portés, notamment sur Perle de Jade. Mais là... On dirait qu'il a hésité.
Hésité ? Comment ça ?
KIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIIING !
Le cri strident provenait de l'entrée du chapiteau, et ce que chacun craignait venait d'arriver. Queen se tenait debout, tremblotante. Puis, sans prévenir, elle fonça en direction de la cible, mais fut arrêtée par Monsieur Loyal :
NON ! NON ! NON ! KING !
Du calme, Queen, fit Monsieur Loyal, peinant à retenir la jeune femme.
Tu n'as pas le droit ! Non ! Tu n'as pas le droit de partir !
Queen était en train de pleurer en même temps qu'elle hurlait. Cette vision était affreuse, plus horrible encore que la découverte du cadavre du lanceur de couteaux. La simple vision de son mari, placardé sur une cible en bois avec des armes blanches, avait de quoi la mettre dans tous ses états, ce qui rendait la tâche difficile pour Monsieur Loyal, qui tentait tant bien que mal d'arrêter cette dernière :
Queen...
Non... Rendez-moi King... RENDEZ-MOI KING !
Andrew se précipita pour aider le patron du cirque. Envahie par la tristesse et la rage, la pauvre femme se débattait pendant que les deux hommes tentaient de la maîtriser. Puis, brusquement, Queen eut un sursaut :
King...
Et à ces mots, elle s'évanouit. Surpris par ce geste, Monsieur Loyal n'en fut que rassuré et prit la jeune femme dans ces bras pour la porter :
Comment a-t-elle pu être au courant... ?
C'est moi.
À l'entrée, les mains sur les hanches, Zerane toisait les cinq têtes qui s'étaient tournés vers elle avec étonnement et interrogation. Tant de questions se bousculaient dans chacun de leurs esprits, mais personne n'osait prendre la parole. Du moins, personne sauf Andrew, qui s'empressa de s'approcher de la petite rousse :
Puis-je savoir ce que vous lui avez dit exactement ?
Je lui ai dit que son mari était mort. Après tout, c'est la vérité, non ?
Peut-être, mais elle aurait pu détruire la scène de crime. Et c'est un manque de tact incroyable que d'avoir fait cela !
Hein ? Je pensais qu'elle devait être la première au courant. Après tout, c'est sa femme, non ?
Mais dans son regard, on pouvait noter que ce n'était pas réellement par pur esprit de compassion que Zerane avait souhaité mettre Queen au courant. Mila n'avait de cesse de la regarder, et même si elle avait bien compris qu'elle n'y prenait pas un plaisir sadique, elle éprouvait une certaine satisfaction dans ce qu'elle venait de faire :
Alors, au moins, elle me croit maintenant.
Espèce de…
Lucy venait de lâcher les rennes de Romance, et s'était précipitée vers la jeune fille pour lui mettre une claque. Chacun fut surpris et choqué par le geste de la ballerine, mais la plus touchée fut probablement Zerane. Cette dernière avait désormais une marque rouge sur la joue et se retourna directement vers Lucy :
Non mais ça va pas chez toi ! Qu'est-ce qui te prends ?!
Tu n'es qu'une odieuse petite peste ! Tu tires profit du malheur des gens pour les mettre dans des situations embarrassantes ! D'abord un faux témoignage, ensuite ça... Tu n'es qu'une  garce !
Tu pourras dire ce que tu veux, je n'ai rien fait de mal.
C'en était déjà trop pour Lucy, qui s'apprêta à frapper la jeune femme une deuxième fois, avant d'être arrêtée par la main d'Andrew. Celui-ci venait de saisir son poignet, et ramena la jeune femme vers lui :
Ça suffit !
Lâchez-moi !
Pas avant que vous ne vous calmiez !
Se débattant comme un fauve, la pauvre Lucy ne faisait toutefois pas le poids face à la carrure du policier, et se résigna. Poussant un soupir, Andrew la relâcha, avant de s'approcher de Zerane :
Puis-je savoir où vous étiez ?
Comment ça ?
Où étiez-vous lorsque King a été tué ? Après tout, je ne me rappelle pas vous avoir vu traîner par ici ces derniers temps, alors comment saviez-vous qu'il était mort.
C'est...
Brusquement intimidée, la rouquine recula un peu. Son silence n'indiquait rien de bon, et Mila, tout comme les autres, commençaient à se poser des questions. Tandis Monsieur Loyal confiait la garde de Queen à Nero, il s'approcha de la jeune fille avec un regard inquiet :
Zerane... Ce n'est quand même pas toi qui...
Quoi ?! Je n'ai rien fait !
Pourtant, tu en voulais à King et à Queen, objecta Lucy. C'est bien pour ça que tu as fais un faux témoignage la première fois.
Mais... C'est le tueur qui a fait ça, pas moi !
Ce n'est pas si sûr.
Nero venait d'intervenir, et aussitôt, il fit un signe à Andrew, qui hocha alors la tête, comme pour lui donner un accord. Tout en tenant la jeune blonde dans ses bras, le médecin s'approcha de Zerane pour la regarder pendant quelques secondes, ce qui la rendit encore plus mal à l'aise :
Qu'est-ce qu'il y a, encore ?
Ce meurtre... Je ne sais pas si c'est exactement l'œuvre de notre même assassin, mais en tout cas, il y a des différences avec les cas précédents.
Quelles différences ?
Eh bien, la mise en scène correspond bien à ce qu'il recherche, ça, il n'y a pas de doutes, mais pour je ne sais qu'elle raison, on dirait que notre tueur a hésité.
Monsieur Loyal, ainsi que les autres, se retournèrent pour contempler le cadavre du lanceur de couteaux, se demandant bien quelle différence pouvait-il y avoir par rapport aux autres meurtres :
Vous ne le voyez sans doute pas, mais moi, qui suis médecin, peut vous l'affirmer. Je penche pour deux hypothèses. Soit King a été tué par quelqu'un d'autre, soit le meurtrier a été hésitant.
Pourquoi parles-tu d'hésitation ? demanda alors Lucy.
Les coups portés... On dirait qu'ils ont été portés sans grande conviction, ou alors avec faiblesse. Sachant que la force, ce n'est pas ce qui mange à notre tueur, vu comment il a réussi à maîtriser Pile et Face en même temps, et vu à quel point il a défiguré Perle de Jade, je pense qu'il ne voulait pas tuer King dés le départ.
Ce serait accidentel ? interrompit Monsieur Loyal.
Vu la mise en scène, je n'irai pas jusqu'à dire ça. Disons que King a dû découvrir quelque chose, et notre tueur s'en est aperçu, et a décidé de le supprimer. Toutefois, par affection, ou parce qu'il était mal préparé, il a frappé sans avoir la réelle conviction de tuer. Et il a visé le cœur pour minimiser les souffrances en tuant sur le coup. Et ça, c'est ma première hypothèse.
Le médecin marqua une pause, avant de regarder la pauvre Queen, toujours inconsciente dans ses bras. Il avait de la peine de devoir parler de ça devant elle, même si elle ne pouvait rien entendre. Mais il savait aussi que l'enquête était importante, ce pourquoi il s'occuperait de son cas après avoir exposé ses idées. Par ailleurs, Andrew s'approcha de Zerane :
Et la deuxième hypothèse... déclara-t-il en parfaite connaissance de cause.
C'est que le meurtrier soit une jeune fille. Suffisamment faible pour avoir des difficultés à poignarder notre homme.
Aussitôt, chaque regard se dirigea vers Zerane, qui, lorsqu'elle comprit où les deux hommes voulaient en venir, recula brusquement, regrettant d'être venue :
Qu... Vous croyez que c'est moi ?!
Tu ne trouves pas ça probable ?
Mila préféra ne pas intervenir. Elle n'était pas proche de Zerane, ça non, et c'était même la personne avec qui elle s'entendait le moins au cirque. Mais ce n'était pas pour autant qu'elle la détestait, et avait bien du mal à croire que la frêle jeune fille avait pu faire ça. Par ailleurs, il suffisait de jeter un coup d'œil à Lucy et Monsieur Loyal pour comprendre que ceux-ci étaient tout deux du même avis que la dresseuse. D'ailleurs, la ballerine, s'étant calmée, se retourna vers Andrew :
Je suis sûre qu'il y a une autre explication...
Peut-être, mais je ne peux pas autoriser une suspecte à circuler librement.
Que... bafouilla alors Zerane. Je suis « suspecte » ?!
Avancez vos mains.
La jeune rousse n'en avait pas l'air d'avoir envie, mais l'inspecteur ne lui laissa pas le choix, et s'empara de ses poignets pour les attachez avec une corde, sous le regard horrifié de la demoiselle :
Je vous jure que je n'ai rien fait ! S'il vous plaît, croyez-moi !
Nous verrons cela plus tard. En attendant, suivez-moi.
Et malgré les diverses protestations, Andrew prit Zerane avec lui, quittant le chapiteau, et laissant le reste des employés, seuls. Mila, qui avait saisit les rennes de Romance, s'approcha alors de Lucy, qui semblait toujours aussi désemparée, et lui rendit son animal. Au contact de sa jument, la ballerine sembla s'adoucir un peu, et caressa son museau :
Désolée, ma belle.
Puis, tout en affichant un sourire triste, elle s'adressa alors à son amie :
Je suis désolée, j'ai besoin d'être un peu seule. Une autre fois pour le tour, d'accord ?
Mila hocha la tête, comprenant l'état émotionnel de la jeune blonde, et la regarda s'en aller. Enfin, elle se tourna vers son père et le médecin du cirque, étant les seuls à être resté, et s'approcha de Monsieur Loyal :
Patron, s'il vous plaît, pouvez-vous surveiller le corps, le temps que je m'occupe de Queen ?
Oui, bien sûr.
À son tour, Nero quitta le chapiteau, emportant avec lui la pauvre jeune femme évanouie. Mila se sentait tellement mal vis-à-vis de cette situation, et malheureusement, son père, sans réelles mauvaises intentions, enfonça le clou :
Ma chérie, tu peux aller voir où est Kitty ? Queen l'a sans doute confiée à quelqu'un, mais je veux savoir qui, surtout si un rôdeur est toujours dans les passages.
Et en effet, la dresseuse avait complètement oublié cette histoire, mais elle ne s'en préoccupa pas plus, étant donné qu'elle venait de comprendre qu'elle devrait s'occuper de Kitty. Serait-elle capable de regarder la fillette droit dans les yeux, sachant que son père venait de mourir ? À la simple pensée de la petite innocente, la dresseuse eut un pincement au cœur. Mais elle savait qu'elle se devait d'y aller, ce pourquoi elle hocha la tête. Puis, sans adresser un seul regard au cadavre de King, elle quitta les lieux.

Quoi ?! Ce n'est pas possible !
King...
Mila fut en effet bien étonnée de savoir que c'était à Caïn et à Abel que Queen avait confié la garde de sa fille. Mais bon, il était à supposé qu'elle avait agit dans l'urgence, ce pourquoi ce choix de baby-sitter. Toutefois, cela ne changeait rien à la situation, et les jumeaux furent plus qu'abasourdis en entendant la nouvelle, et refermèrent la porte de leur roulotte, là où se trouvait Kitty, en train de dessiner. Tous les deux blancs, Abel fut le premier à parler :
Je... je vais m'occuper d'elle.
Laissant son frère et la jeune dresseuse, il préféra retourner à l'intérieur pour s'occuper de la fillette, que l'on entendait rire aux éclats, ce qui leur fit à tous encore plus mal. Par ailleurs, Mila remarqua que Caïn était en train de serrer le poing, et s'approcha de lui :
Cet espèce de salopard... Tuer King...
Mila n'avait rien à répondre, et vu l'état de son ami, il valait mieux ne pas préciser que Zerane était soupçonnée. Certes, l'acrobate n'était pas quelqu'un de violent envers les femmes, mais la dresseuse savait à quel point il pouvait se révéler instable par moment. Soudain, il leva les yeux, et afficha une mine interrogative :
Mais... Peut-être que lui... ABEL !
Surprise par l'appel, la jeune fille recula, et, ayant entendu son frère, le second acrobate arriva à son tour, ouvrant la porte :
Qu'est-ce qu'il y a ? Pourquoi tu cries comme ça ?
Tu te souviens de lui, non ?
Pendant un instant, Abel ne sembla pas comprendre où son frère voulait en venir. Puis, soudain, il eut l'air d'avoir une illumination et se mit à sautiller :
Ah ! Tu veux sans doute parler de lui, c'est ça ?
Oui, tu comprends où je veux en venir ?
Okay, je suis d'accord.
Perdue dans ce charabia, Mila hésita à intervenir, lorsque les jumeaux se retournèrent vers elle pour la regarder pendant quelques secondes. Enfin, Caïn prit la parole :
Mila, on va aller en ville.
On reviendra demain, je pense.
De quoi ? Mais qu'est-ce qui leur prenait de dire ça comme ça ? Certes, la route n'était pas trop bloquée si on souhaitait se déplacer individuellement, mais quand bien même, qu'est-ce qui pouvait bien les intéresser là-bas ? Mais la dresseuse ne se posa pas plus de questions, car, aussitôt, les deux frères prirent chacun une main de la jeune fille :
Peux-tu t'occuper de Kitty pendant ce temps ? Ou lui trouver une nounou.
Nous avons peut-être quelqu'un qui pourra nous aider, là-bas, en ville. Et nous reviendrons avant que ce psychopathe ne frappe encore.
D'ici là, ne dis rien à Monsieur Loyal, d'accord ? Nous reviendrons vite, ne t'en fais pas.
Mila avait bien envie de leur faire confiance. Après tout, ce n'était pas parce qu'ils faisaient les imbéciles en permanence qu'ils étaient forcément stupide, et s'ils pouvaient apporter une solution à cette boucherie, il y avait de quoi sauter sur l'occasion. Après cette réflexion, elle hocha la tête pour donner son accord, et aussitôt, les jumeaux prirent tout deux la dresseuse dans leur bras :
Merci. Ne t'en fais pas, on revient bientôt.
Tout ce que souhaitait la jeune fille, c'était de les voir revenir en bonne santé. Peu importe le reste. Après tout, même si elle ne ressentait pas la même chose lors d'une étreinte avec eux, plutôt qu'avec Andrew, elle les aimait réellement beaucoup, comme tous les membres de ce cirque. Alors, puissent-ils revenir sain et sauf, même s'il était plus probable qu'ils soient tout deux plus en sécurité à l'extérieur que là où se trouvait le tueur.
Quand l'étreinte amicale fut terminée, les jumeaux caressèrent tout deux la tête de leur amie, qui ne put s'empêcher de fermer les yeux, se sentant un peu plus reposée. Enfin, ils quittèrent la jeune fille, puis le cirque, la laissant seule, devant la roulotte. Mais elle ne devait pas oublier sa mission, et entra à l'intérieur, afin de retrouver Kitty.
Celle-ci était assise par terre, en train de dessiner en souriant. Mila ne put s'empêcher de remarquer que ce n'était pas très bien rangé par ici, mais il fallait s'y attendre de la part des deux acrobates. Au moins n'y avait-il pas de danger pour la fillette, qui, dés qu'elle aperçue son amie, se redressa pour aller la voir :
Mila, grande sœur, regardes !
Elle venait de montrer une petite feuille blanche sur laquelle était dessinée, de façon assez bateau, trois personnages. Deux grands et un petit, et tout trois se tenaient la main. Tout en souriant, la petite fille commença ses explications :
C'est papa, maman et moi ! Je vais le donner à papa. Tu crois qu'il sera content ?
C'en fut trop pour la jeune fille, qui ne put s'empêcher de verser quelques larmes. Elle trouvait cela tellement injuste pour la pauvre Kitty, d'être privée de son père à un âge aussi jeune, et d'être dans l'incapacité de lui expliquer qu'elle ne reverrait jamais son papa. Surprise par la réaction, la fillette s'approcha :
Tu as encore fait un cauchemar ? Tu veux mon doudou ?
Secouant la tête, Mila ne fit que prendre la petite dans ses bras pour l'enlacer. Elle ne pouvait rien lui dire, et cela valait peut-être mieux. Mais au moins pouvait-elle continuer de pleurer ainsi, avec elle.

Après avoir remis Romance dans son box, Lucy s'était assise pour réfléchir à la perte considérable qu'elle venait de subir. King était arrivé bien avant elle, mais lui, au moins, l'avait si bien comprise lorsqu'il lui avait proposé de rejoindre le cirque. C'était lui, et non pas Monsieur Loyal, le premier qui l'avait repérée, et lui avait tendu la main, quand tout le monde la rejetait. Oh, non, elle n'était pas amoureuse de lui, elle se l'interdisait formellement. Mais elle ne pouvait s'empêcher de ressentir un vide à la disparition d'un ami si cher, qu'elle sentit ses larmes couler, avant d'entendre des bruits de pas. Secouant ses paupières pour évacuer l'humidité, elle reconnut alors Millénium. Ce dernier se tenait droit devant elle, l'air désolé :
Je viens d'apprendre ce qu'il s'est passé...
Sans même lui laisser le temps de finir, la ballerine se redressa et se jeta immédiatement dans ses bras, ce qui surpris le magicien. Mais comprenant la situation dans laquelle se trouvait son amie, il décida de lui caresser tendrement les cheveux pour la rassurer, tout en lui offrant le réconfort de ses bras. Certes, il était plutôt mal à l'aise, vu ce qu'ils s'étaient tous les deux dit la dernière fois, mais le sujet actuel était d'autant plus grave qu'il devait passer avant ses propres sentiments. Et après tout, il ne voulait pas voir Lucy malheureuse, alors il se devait de la laisser pleurer dans ses bras le plus longtemps possible.
Toutefois, il savait aussi que le dialogue pouvait avoir son importance :
Tu tenais beaucoup à lui, n'est-ce pas ?
Oui... Je crois qu'il était le seul... à me comprendre réellement.
La pauvre ballerine parlait entre deux sanglots, mais Millénium parvenait tout de même à comprendre ce qu'elle cherchait à dire exactement, et ne fit que serrer un peu plus fort son étreinte. De son côté, Lucy continuait de resserrer ses bras autour du dos de son ami, respirant avec sérénité son odeur naturelle pour se calmer. Elle savait que pleurer lui permettrait d'évacuer, mais en un sens, ce n'était pas suffisant pour elle. Toute doucement, elle redressa la tête, remarquant que Millénium était en train de la regarder :
Lucy ?
Sans lui répondre, la jeune blonde avança ses lèvres pour embrasser son ami, qui fut aussitôt surpris par ce geste, inhabituel, mais ô combien plaisant. Néanmoins, même s'il était appréciable, le magicien savait qu'il n'était pas sincère, et repoussa aussitôt la ballerine, l'éloignant en lui tenant les bras :
Que...
Pardon, Lucy... Mais je crois que tu t'égares.
Cela lui faisait du mal de dire ça. Il n'avait qu'une envie même, c'était d'aller plus loin, mais ça, il se garderait bien de le dire. De toute façon, seul l'état de son amie était importante. Et en effet, cette dernière sembla réaliser que son besoin de réconfort était sans doute allé un peu loin, et elle baissa aussitôt les yeux :
Excuses-moi...
Ne t'en fais pas, je comprends.
C'était inhabituel de la voir aussi abattue, et cela le mettait mal à l'aise. Aussitôt, il fit asseoir Lucy avant de lui prendre la main, de façon amicale bien entendue, puis il répondit :
Je sais que c'est dur, mais il faut t'accrocher.
Il me manque tellement... Sa mort m'a fait si mal que j'en ai giflé Zerane.
Zerane ? s'interrogea Millénium. Que vient-elle faire dans l'histoire ?
L'inspecteur l'a arrêtée... Il pense que c'est elle qui a tué King.
Quoi ?! C'est elle la tueuse ?
Non, répondit la ballerine en secouant la tête. Il croit que c'est un meurtre à part.
Je la vois mal faire ça...
Lucy marqua une courte pause. Elle souffrait énormément de la perte de King, toutefois, elle devait se souvenir qu'il fallait qu'elle reste lucide sur les événements, ce pourquoi elle hocha la tête :
Je le pense aussi, mais apparemment il ne tient pas à le croire.
Millénium ne répondit pas. Zerane était une fille très étrange, et en fait, il ne la connaissait pratiquement pas, étant donné qu'elle ne lui adressait jamais la parole. Et puis, sérieusement, même s'il savait qu'elle en voulait à King et Queen, aurait-elle été prête à le tuer ? Non, Lucy avait probablement raison, le tueur devait être derrière tout ça :
Je crois que nous devons parler à Monsieur Loyal.
Pour quoi faire ? demanda Lucy.
Même si je n'aime pas l'admettre, il faut tirer ça au clair, et savoir exactement ce qu'il s'est passé il y a quinze ans.
Tu crois que ça a un rapport ?
Peut-être que oui, peut-être que non. Le patron ne veut pas parler à l'inspecteur, mais peut-être que nous, il nous écoutera.
C'est possible... tu as raison, allons le retrouver.
À ces mots, la ballerine sécha ses larmes, et se redressa en même temps que Millénium pour retourner vers le chapiteau. Bien sûr, Monsieur Loyal n'était plus là, et le corps non plus, puisqu'il avait dû l'emmener vers la roulotte de Nero. Ce fut donc quelques minutes plus tard que le duo retrouva le quadragénaire, qui sortait discrètement de la roulotte du médecin, et surpris de voir ses deux employés :
Que faîtes-vous ici ?
Comment va Queen ?
Plutôt que d'entrer directement dans le vif du sujet, mieux valait faire un détour, et ça, Millénium le savait, d'autant plus qu'il souhaitait également savoir dans quel état elle se trouvait. Monsieur Loyal prit un air grave :
Mal. Elle n'est pas malade, mais Nero m'a dit que son état psychologique n'était pas très bon. Elle a craqué je crois, et les seules fois où elle se réveille, elle crie tellement fort que Nero est obligé de la rendormir.
Alors, dans ce cas, le tueur avait fait d'une pierre deux coups. En tuant King, il supprimait aussi à Queen une raison de vivre, au point de la rendre complètement folle. Millénium afficha une mine désolée tandis que Lucy serrait le poing :
Mais elle va s'en sortir, non ?
Je ne sais pas du tout, il faudrait demander à Nero. Disons que pour l'instant, il vaut mieux que personne ne la dérange, et nous aviserons. Perde un amour, ce n'est pas une chose évidente, et elle risque d'en souffrir toute sa vie, surtout dans des circonstances pareilles.
Ce monstre, chuchota la ballerine... Il faut l'arrêter.
Justement, interrompit Millénium, nous voulions vous parler d'une chose.
Quoi donc ?
Le duo se contempla pendant quelques secondes. Il s'agissait d'avoir un certain tact, et d'éviter de demander à la légère sans bien choisir ses mots, afin de ne pas être envoyé sur les roses comme cet inspecteur :
On sait que vous n'aimez pas en parler... Mais sachez que c'est réellement pour en être sûr.
On veut savoir ce qu'il s'est passé, il y a quinze ans.
À ces mots, Monsieur Loyal se raidit. Son visage était blême, et il recula un peu. Aïe, ça n'avait pas très bien marché, et le magicien s'en mordit la lèvre. Toutefois, rien n'indiquait que ce n'était pas perdu, ce pourquoi il insista en s'approchant, affirmant son désir de connaissance :
Nous savons très bien que vous refusez d'en parler. Nous avons une confiance inébranlable en ce cirque, mais à force de vous entendre cacher des choses, nous avons peur.
Vous... Je ne dois pas le dire, répondit alors Monsieur Loyal. Même Mila ne s'en souvient pas, et cela vaut mieux ainsi.
Pourquoi ? Expliquez nous !
Ce cirque... Ce cirque n'était qu'une horreur.
Ses termes étaient durs, et Lucy se sentit raidir, mais aussitôt, Millénium lui prit la main, afin de la rassurer. Apparemment, ils avaient réussi à délier un peu la langue de leur patron, alors il fallait maintenant continuer sur cette voie :
Qu'est-ce qui était horrible ?
Les enfants... Ces pauvres enfants...
Quels enfants ? De quoi parlez-vous ?
Monsieur Loyal ne répondit pas tout de suite. Il semblait perdu dans ses pensées, prêt sans doute à s'effondrer au moindre coup de vent. Il avait l'air tellement fragile que Millénium hésita à insister, mais n'eut pas tellement de choix, puisque le patron répondit catégoriquement :
C'est fini aujourd'hui ! Et ça n'a aucun rapport de toute façon ! J'ai mis quinze longues années à créer dans ce cirque une ambiance respectable et chaleureuse. Je refuse que tout s'effondre, tout simplement parce qu'un psychopathe sévit et qu'un inspecteur croit avoir trouvé le bon chemin.
Mais...
Si vous insistez encore une fois, je vous vire !
Cette fois, ce fut au tour de Lucy et de Millénium de blêmir. Jamais, ô grand jamais, Monsieur Loyal n'avait menacé de les renvoyer, et surtout pas pour une telle raison. Cette fois, il n'y avait plus de doute, ce qui s'était passé avant était beaucoup trop grave pour être ignoré, que leur patron le veuille ou non. Toutefois, si la menace était sérieuse, il était hors de question pour le duo de prendre le risque d'être chassé de leur maison. Plutôt mourir que partir, ce pourquoi ils baissèrent tout deux la tête :
Excusez-nous.
Nous ne reposerons plus la question.
Semblant sincère, le patron poussa un soupir et s'approcha avec un léger sourire, rassurant à la fois le magicien et la ballerine :
Ne vous en faîtes pas, c'est normal d'être curieux après tout. Bon, retournez travailler maintenant.
Hochant la tête, Millénium prit la main de Lucy pour l'éloigner de la roulotte de Nero, tandis que Monsieur Loyal prenait un autre chemin. Lorsqu'ils furent suffisamment éloignés tous les deux, le magicien lâcha la main de son amie pour se retourner vers elle :
Alors ?
Il a dû se passer quelque chose de grave, balbutia Lucy. Je crois même qu'y repenser le terrorise. Il a même plus l'air de la victime dans cette histoire.
Victime ou pas, en continuant de le cacher, il mène le cirque droit à sa perte, et je refuse de le voir continuer.
Mais on ne peut plus l'interroger, objecta la ballerine.
Rien n'empêche de mener notre enquête à notre façon.
Après tout, peut-être que Mila conservait quelques souvenirs, mais n'avait pas encore fait de lien. La questionner pourrait se révéler très utile après tout, mais Millénium n'avait pas envie de faire subir un interrogatoire à celle qu'il considérait presque comme sa petite sœur, ce pourquoi il avança une autre théorie :
Il faudrait qu'on aille en ville. Enfin, dans un endroit où seraient archivés les choses, et alors, peut-être qu'on pourrait trouver...
Millénium...
Lucy venait de l'interrompre en lui tirant le bras. Surpris, le magicien s'apprêta à grommeler quelque chose, lorsqu'il comprit pourquoi elle avait fait ça en regardant dans la même direction qu'elle. Andrew était devant la porte de la roulotte de Mila, l'air sombre et nerveux, et s'apprêtait à enfoncer la porte.

Après s'être occupée de Kitty, Mila avait fini par confier sa garde à un autre employé du cirque, en l'occurrence Raphaël, puisque c'était le seul qu'elle avait trouvé, avant de partir pour s'occuper d'Elizabeth et de Candle. C'était l'heure de les nourrir, et malgré la situation, il n'y avait pas de raison pour qu'elle s'arrête de prendre soin d'eux. Ce pourquoi, après avoir terminé, elle se rendit dans sa roulotte avec l'intention de se changer.
Car oui, cela demeurait une intention, puisque quelqu'un se trouvait déjà dans sa roulotte. Mais ça, elle ne s'en était rendue compte qu'après être entrée, lorsque la porte se referma subitement derrière elle. Surprise et choquée à la fois, la jeune fille avait noté la présence d'un homme. Un homme qu'elle ne connaissait absolument pas, et qui venait de mettre un verrou. S'agissait-il du rôdeur dont son père et Andrew avaient parlé ?
Nous sommes enfin seuls.
Grands, bruns avec quelques reflets plus foncés, cet individu était vêtu d'un long manteau sombre, et n'inspirait absolument pas confiance à la dresseuse, qui recula. Elle voulait lui demander qui il était, et surtout, pourquoi était-il là. Mais quand on est muet, ce n'est pas évident, et cela semblait convenir à l'inconnu, qui s'approchait à mesure qu'elle reculait :
J'avais tellement hâte de te voir.
Enfin, Mila se retrouva bloquée contre le mur. Elle n'avait plus d'autre endroit où aller, et l'inconnu le comprit, puisqu'il stoppa sa marche. Il y avait à peine un mètre entre les deux, et cela inquiétait de plus en plus la jeune fille. Pourquoi cherchait-il à la rencontrer ? Elle ne savait même pas qui il était :
Tu es devenue encore plus belle qu'avant. En fait, tu deviens plus magnifique à chaque fois que tu entres en scène. Depuis que je t'ai vu dans ma ville natale, manipuler ces créatures sauvages... Je voulais te revoir, mais tu partais sans arrêts, et je ne parvenais jamais à te rattraper. Jusqu'à aujourd'hui.
La dresseuse avait besoin d'une pause. Si elle comprenait bien, et c'était très difficile quand on avait une boule de peur à la fois au ventre et dans la gorge, ce type l'avait vue une fois lors d'un de ses tours, et la suivait depuis tout ce temps ? C'était donc un spectateur un peu trop fanatique. En fait, voire carrément dangereux, et cela l'effrayait encore plus :
Hier aussi, tu étais merveilleuse.
Ah, mais alors, ce regard insistant qu'elle avait sentit la veille, c'était lui ? Il était déjà présent ? Il n'y avait plus de doute, c'était lui le rôdeur dont avait parlé Andrew. Mais si Mila venait de le retrouver, elle ne pouvait prévenir personne. Pire encore, elle était incapable de crier, ce qui aggravait encore plus sa situation, tandis que l'inconnu avait écourté la distance les séparant, se retrouvant presque collée à elle :
Mila...
C'en fut trop pour la jeune fille, qui tenta immédiatement de s'enfuir par la gauche, voulant passer par la fenêtre. Mais il ne fallait pas espérer grand chose, et le fait que ce type soit si proche ne l'avait pas aidé, puisque, prévoyant ses mouvements, il la prit par les bras et la colla au mur, l'immobilisant aussitôt. Terrorisée, Mila se débattit tant bien que mal, mais elle ne faisait pas le poids face à un homme de cette carrure, et même ses coups de pieds dans le vent n'y changeait rien. Elle était complètement à sa merci :
Pourquoi chercher à t'enfuir ? Nous sommes fait pour être ensembles, non ?
Ce n'était qu'une idée, mais personnellement, Mila ne voulait absolument pas vivre avec un type qu'elle ne connaissait pas, et un fou dangereux par-dessus le marché ! Quitte à choisir, elle aurait même préféré que ce soit Andrew à sa place. Mais ce n'était pas le cas, et l'inconnu était en train de la maintenir par la taille en baladant sa main sur sa hanche, ce qui fit frémir la jeune fille, au point d'en avoir les larmes aux yeux. Cet homme lui faisait affreusement peur :
Ne t'inquiètes, pas, tu verras, je gagne bien ma vie, et tu ne seras pas malheureuse.
Peu importe ce qu'il pouvait raconter, Mila avait bien trop peur, et ne faisait que gigoter de plus belle, sans succès. Elle était complètement immobilisée, et l'homme en profita pour essayer d'avancer ses lèvres pour l'embrasser. C'était une chose qui la répugnait, et avant même qu'il ne le fasse, la jeune fille avait essayé de crier, sans qu'aucun son ne sorte de sa bouche.
Mais comme si quelqu'un l'avait entendu, la porte s'ouvrit brutalement. Sursautant tous les deux, Mila et l'inconnu se retournèrent, et la dresseuse reconnu Andrew. Ce dernier venait d'enfoncer brutalement la porte, et se jeta alors précipitamment sur l'inconnu puis l'attraper par le cou. Ce dernier tenta de se débattre tant bien que mal, et la jeune fille en profita pour s'éloigner le plus possible. Toutefois, ses yeux ne pouvaient se détacher de la scène. Quand bien même ce rôdeur était imposant, il ne fit pas le poids face à Andrew, d'autant plus que l'inspecteur bénéficiait de la surprise pour lui maintenir le cou. Et avant même qu'il n'ait eu le temps de dire « ouf », Andrew l'assomma et le laissa reposer à terre avant de se tourner vers Mila :
Est-ce que ça va ?
Le combat éclair terminé, la dresseuse réalisa dans quel état elle se trouvait, et sentit ses jambes se dérober. Elle échappa heureusement à une chute lorsque l'inspecteur la rattrapa, la tenant dans ses bras :
Il t'a fait du mal ?
Mila secoua nerveusement la tête. L'expression « plus de peur que de mal » était tout à fait véridique en cet instant même, ce qui ne sembla pas rassurer Andrew, qui caressa doucement le visage de la jeune fille :
Ne t'en fais pas, il ne te fera plus de mal.
Oui, la dresseuse lui faisait confiance à ce sujet. Elle était tellement bien dans ses bras qu'elle avait envie de s'y perdre. Qu'il soit représentant des forces de l'ordre ne changeait absolument rien. Elle aimait cet homme, et avait mit tant de temps à s'en rendre compte, alors que c'était une évidence. Peu importe ce qu'il pouvait dire ou faire, avec lui, Mila était bien, ce pourquoi elle ne fit que fermer les yeux. Réalisant alors dans quelle position il se trouvait, Andrew sembla intimidé, ce que la dresseuse ne put voir, bien sûr, et cela lui convenait parfaitement.  Comme poussé par son attirance, il approcha tout doucement ses lèvres de celles de la jeune fille, afin de l'embrasser. Ce fut très tendre, mais aussi très court, car aussitôt, une voix s'éleva :
MAIS QU'EST-CE QUE VOUS FAÎTES ?
Mila reconnut la voix de Lucy, et ouvrit aussitôt les yeux, tandis qu'Andrew écartait son visage d'elle pour se retourner. Aïe, de toutes les personnes qui pouvaient les surprendre, il avait fallut tomber sur la plus coriace. Et le fait que Millénium soit derrière elle ne changeait rien, car lui non plus n'avait pas l'air très content. Mila, de son côté, ne pouvait s'empêcher de rougir, et ne fit que reculer avant de se redresser, suivie aussitôt par Andrew. Mais, sans que personne ne s'en rende compte, Millénium s'était déjà jeté sur lui pour le saisir par le col :
Qu'est-ce que tu comptais lui faire ?!
Choquée par le geste de son ami, Mila se précipita vers ce dernier, s'accrochant à son bras pour qu'il  ne fasse pas de mal à l'inspecteur :
Millénium, arrêtes.
Cette fois, Lucy avait repris la parole. Même si elle avait parlé calmement, on pouvait sentir dans ses mots qu'elle était toujours aussi énervée contre Andrew. Cependant, la violence du magicien n'était pas la solution adéquate, ce pourquoi ce dernier relâcha la pression, et laissa l'inspecteur se dégager. Celui-ci se massa alors le cou, pestant intérieurement contre Millénium. Il n'avait même pas eu le temps de se justifier qu'on venait l'agresser. Mais il n'était pas temps de se reposer, car, très vite, la ballerine s'approcha pour le toiser du regard, ignorant Mila qui tentait tant bien que mal de justifier par le langage des signes, que seul Monsieur Loyal pouvait comprendre :
Qu'est ce qu'on me reproche exactement ? demanda l'inspecteur.
Je croyais avoir été clair, répondit froidement Lucy. Défense d'approcher Mila. D'ailleurs, vous avez enfoncé sa porte, espèce de barbare !
Désolé de l'annoncer, mais si je ne l'avais pas fait, Mila aurait disparu. Voici le type qui rôdait dans les parages, et il avait l'intention de l'agresser.
Montrant du doigt l'homme à terre, Millénium et Lucy furent surpris pendant quelques secondes, avant de se ressaisir. Il avait sauver Mila, certes. Mais cela ne lui donnait absolument pas le droit de la toucher, ce pourquoi Lucy insista :
Quand bien même, on vous a vu l'embrasser !
Eh bien, oui, je regrette. Mais je pense que vous vous trompez d'ennemis.
Comment ça ?
Vous n'arrêtez pas de me harceler, ou de harceler Mila sur nous-deux. Mais en fait, c'est vous qui souffrez de cette situation, pas nous.
Je... je ne vous permet pas de dire ça ! s'offusqua brutalement la jeune femme.
N'ai-je pas raison ? Plutôt que de pousser votre haine à mon égard, vous devriez l'utiliser vers le vrai coupable, vers l'homme qui vous a brisé le cœur.
SILENCE !
Lucy semblait paralysée. Blanche comme un linge, elle ne bougeait pas d'un centimètre, les révélations d'Andrew sonnant comme un coup de massue pour elle, et Millénium et Mila s'en étonnèrent. De quoi pouvait donc bien parler l'inspecteur ? Mais la dresseuse n'eut le temps de se poser la question, puisque la ballerine lui prit brusquement le poignet :
Mila, on s'en va.
Mais, comme saisie d'une force brutale, et d'un instinct développé, la dresseuse dégagea immédiatement son poignet, refusant de suivre son amie. Choquée par cette attitude, Lucy se retourna immédiatement, avant de reculer :
Que...
Je pense que vous avez des choses à vous dire.
Andrew venait de prendre l'homme assommé dans ses bras, s'apprêtant à le transporter hors de la roulotte, probablement pour aller vers la sienne. Cependant, il fut interrompu par Millénium :
De quoi parlez-vous ? Un homme ?
Disons que... J'ai de l'instinct, dans ce genre de chose. Ou bien que Nero me l'a dit. Après tout, pour un médecin, c'est toujours facile de voir quand une femme a déjà eu un enfant.
Sur ces mots plus que révélateurs, l'inspecteur se retira de la scène. Mais bien entendu, ce n'était plus du tout le sujet d'actualité pour Millénium et Mila, qui regardèrent alors Lucy, entre l'effroi et l'incompréhension. À la fois pour le magicien et la dresseuse, il était impossible de concevoir que Lucy ait déjà été une mère. Certes, elle en avait parfaitement l'âge, mais ce n'était pas suffisant. Après tout, où se trouvait son enfant, si c'était le cas ?
Tout doucement, Millénium s'approcha de Lucy, enlaçant ses épaules avec ses bras. Elle tremblait, et peinait probablement à tenir debout, ce pourquoi Mila lui prit la main pour l'aider à la faire asseoir sur son lit. La pauvre jeune femme était au bord de la crise, et cela se sentait, mais la dresseuse faisait tout son possible pour essayer de la calmer en lui caressant les mains, tandis que Millénium demandait ce qu'elle était incapable de faire :
Racontes-nous. Dis-nous que c'est faux.
Lucy restait blanche, et ne répondit pas tout de suite. Mais au bout de quelque secondes, elle ravala sa salive, puis balbutia quelques mots :
Si... J'ai un fils.
Cette confirmation eut l'effet d'un coup de massue pour le magicien, qui ne sut quoi en penser. Ses sentiments pour la jeune femme étaient sincères, mais une telle vérité avait de quoi le perturber. Néanmoins, il ne devait pas se permettre de jugement. Pas maintenant :
Pourquoi ? Que s'est-il passé ?
Je...
Tout doucement, elle pivota son visage pour regarder Mila dans les yeux. Cette dernière fut alors surprise quand la ballerine la serra dans ses bras, l'enlaçant avec force :
Ma chérie... Si j'ai dit tout ça, c'est pour te protéger. Les hommes... Ils n'apportent jamais rien de bon.
Elle semblait avoir oublié que Millénium était présent, mais celui-ci comprenait, ce pourquoi il n'interrompit pas Lucy, sentant que cette dernière leur raconterai tout :
J'ai été amoureuse. Oui, d'un amour si fort que j'aurai pu en mourir. Et cela m'a conduit à l'enfer.
Puis, du bout des lèvres, Lucy raconta son histoire.

C'était une journée plutôt ensoleillée, d'ailleurs comme les précédents, ce qui était tout à fait logique pour un mois de juillet. Lucy n'aimait pas quand il faisait trop chaud, c'était désagréable de travailler à la ferme comme ça. Mais si elle ne le faisait pas, ses parents auraient beaucoup plus de difficultés pour payer l'impôt qu'ils devaient à leur seigneur, et étant à un âge où elle pouvait se rendre utile, c'est-à-dire quinze ans, mieux valait travailler et leur permettre de gagner assez, plutôt que ne rien faire et avoir une vie misérable.
Alors que la jeune fille était en train de porter un sceau de lait, venant de traire une vache, elle s'avança en direction de la maison, avant de sentir des mains sur son visage, l'aveuglant complètement :
Lucy, susurra une voix.
Sursautant brutalement, la demoiselle lâcha le sceau avant de se retourner pour essayer de frapper son agresseur avec le poing, lorsque son bras fut stoppé par une main. Bien sûr, elle aurait dû reconnaître sa voix :
Nathan !
Et en effet, le jeune eut un sourire lorsque Lucy le reconnut. Fringuant jeune homme brun, il devait faire au moins une tête de plus que la jeune fille, et devait probablement être un peu plus âgé, avec une vingtaine d'année à la clé. Ses beaux yeux noisettes allaient parfaitement avec son costume de couleur foncé parsemé de rubans blancs, indiquant qu'il devait être de très bonne famille, voire même noble. Et pourtant, cela le dérangeait à peine que ses bottes noires trempe dans la boue. Il était même en parfait contraste avec Lucy, cette dernière vêtue d'une chemise blanche tâchée, les manches retroussées, et d'une longue jupe lui descendant jusqu'au bas des genoux. Et encore, c'était « un peu court » selon sa mère, mais suffisant pour travailler sans se prendre les pieds dedans.
Mais oublions un peu le côté physique, d'autant plus que ledit Nathan était en train de maintenir le bras de Lucy, avant de l'attirer contre lui :
Tu ne m'avais pas reconnu ?
Tu m'as fais peur ! protesta la jeune fille. En plus, regardes moi ce lait gâché...
Ayant à peine eut le temps de finir sa phrase, le jeune homme lui avait déjà pris le menton afin de l'embrasser passionnément. D'abord surprise, la demoiselle savoura l'instant quelques secondes avant de repousser son amant :
Oh, stop ! Attends, et si ma mère nous voyait ?
Elle est partie au marché. Et ton père s'occupe des moutons, non ?
Oui, mais...
Mais quoi ? Quelque chose d'autre te retient ?
Bien sûr, des tonnes de travail ! Seulement, ça, Nathan ne pouvait pas vraiment s'en rendre compte, puisque lui, avait toujours vécu dans le luxe. C'est sûr que, les tâches physiques, il ne devait pas beaucoup connaître. Néanmoins, l'occasion était trop belle, et savoir ses parents absents était probablement un message, lui indiquant qu'elle devait en profiter, ce pourquoi elle répondit :
Non.
Puis, tout doucement, son petit ami lui prit la main pour la guider.

Lucy savait bien au fond d'elle, que ce qu'elle faisait était mal. « Pas avant le mariage », « la chaire est un pêché », et j'en passe. Mais elle n'avait pas pu résisté, d'autant plus qu'elle connaissait Nathan depuis toute petite. Il était le fils des nobles auxquels ses parents devaient l'impôt, et sa demeure n'était pas si loin de la modeste ferme familiale. Malgré leur cinq ans d'écart, les deux enfants s'étaient tout de suite bien entendu, et passaient tout leur temps ensembles. Tout cela sans l'avis de leurs parents, qui seraient d'un côté opposé à la relation amicale entre un noble et une roturière, et entre un garçon et une fille. Et ils avaient eut raison, puisque les années passant, tout deux avaient ressenti une attirance mutuelle. Nathan était devenu tellement beau et gracieux, et Lucy s'était métamorphosée en une magnifique jeune femme, qui aurait pu résisté ? Pas eux, ça non. Certes, la demoiselle avait tenté de résister à la tentation, au début, mais, puisque Nathan et elle s'étaient promis de se marier, où était le mal ? Ils ne faisaient qu'en avance ce qui était prévu et sacré, alors pourquoi attendre ?
Finalement, Lucy aurait dû écouter cette petite voix qui la taraudait. Cette petite voix qui lui disait que ce qu'elle faisait était dangereux. Et qui s'était peu à peu transformé en quelque chose de consistant, vivant dans son ventre, et dont elle avait si peur. Mais il fallait qu'elle l'avoue, qu'elle le lui dise.
Après avoir passé un peu de temps ensembles, Nathan et elle se reposaient tout deux, l'un dans les bras de l'autre. Ils étaient caché dans la grande, afin de pouvoir improviser en cas de retour de ses parents. Et c'était ce moment que la jeune fille avait choisi pour avouer ce qui la taraudait :
Je t'aime, murmura le jeune noble en lui embrassant la joue.
Nathan...
Je t'aime.
Nathan, je suis enceinte.
Au moins, cela avait le mérite d'être clair, net et précis, et en un instant, Nathan se dégagea, surpris. Il fut comme figé sur place l'instant d'après, et blême :
Quoi ?!
J'ai... j'attends un enfant.
S'il avait crû à une mauvaise blague, le ton grave de Lucy fit comprendre au noble que c'était une chose sérieuse, et que la jeune fille allait bientôt devenir maman. Et lui ? Papa ? Si tôt ? Était-ce réellement possible ? La peur était déjà en train de le gagner et lui faisait dire des choses invraisemblables :
Attends... Tu es sûr que c'est le mien ?
Hein ? Tu crois que je fais ça avec tout le monde ? À moins de l'avoir fait avec un autre dans mon sommeil, il n'y a que toi, et ce bébé est le tien.
C'était bel et bien ce qu'il craignait. Pendant quelques minutes, Nathan n'osa ni bouger, ni parler, et Lucy n'essayait même pas de l'approcher. Elle savait qu'il allait paniquer, après tout, cela avait bien été son cas à elle aussi lorsqu'elle l'avait appris. Et encore, elle n'en était même pas sûre, mais elle avait des nausées, ses seins avaient grossis, et ses règles étaient absentes depuis un bon moment, sans qu'elle ne ressente un quelconque stress anormal. Tous les symptômes valables, non ? Mais bon, si elle savait qu'il serait inquiet, elle savait aussi qu'il ne la laisserait pas tomber. C'était Nathan après tout.
Au bout de quelques minutes, ce dernier poussa un profond soupir traduisant son malaise, puis se tourna vers sa petite amie :
Lucy, écoutes. Je vais y réfléchir, d'accord ?
Tu ne vas pas me laisser tomber ?!
Je n'ai pas dit ça ! Je t'aime, et je prendrais toujours soin de toi.
Le baiser qu'il déposa sur le front de la jeune fille parvint à la convaincre, et elle se déclara intérieurement qu'elle n'avait rien à craindre. Non, rien de rien.

Quelques jours plus tard, Lucy n'avait toujours pas eut de nouvelles de Nathan. Non pas qu'elle s'inquiétait, après tout, elle le savait sincère et amoureux, tout comme elle, mais elle avait l'impression que quelque chose n'allait pas, et conservait un poids sur le cœur. Pourvu que cela ne soit qu'une mauvaise intuition.
Le soir venu, Lucy dînait seule avec ses parents. Elle avait énormément faim, et ne savait même pas comment elle allait faire pour nourrir le bébé, sans en parler à ses parents. Mais cette réflexion n'était pas à l'ordre du jour, car on frappa à la porte :
Tiens, qui cela peut être ? s'interrogea son père, avant d'ouvrir la porte.
Face à lui se tenait un homme d'une quarantaine d'années, aux cheveux noirs et gris noués en queue de cheval, et vêtu d'un long manteau sombre :
Puis-je entrer ?
Lucy reconnut alors Le majordome de la famille de Nathan. Surprise de sa venue, elle se releva, mais ce dernier lui adressa un regard plus que évocateur, puis regarda les parents :
Pourrions-nous avoir cette conversation en privée, sans enfant dans les parages ?
Euh, bien entendu, répondit le père de Lucy. Ma puce, vas dans ta chambre, s'il te plaît.
Hochant la tête, la demoiselle quitta la table et prit les escaliers. Du moins, c'est ce qu'elle fit croire, puisqu'en réalité, elle ne referme pas entièrement la porte, et se colla au mur, afin d'entendre ce que se disaient ces trois-là :
Monsieur Baker, commença Le majordome en retirant son chapeau. Je viens de la part de la famille Abaÿ.
Que se passe-t-il ? Nous avons pourtant bien payé nos impôts...
Oh, ne vous en faîtes pas pour ça, répondit Le majordome d'un air sérieux. Vous payez très bien, et mes maîtres sont ravis de vos services. Non, il s'agit d'une affaire plus grave, c'est à propos de votre fille.
Lucy ? intervint madame Baker. Que vient-elle faire dans l'histoire ?
Le majordome ne répondit pas tout de suite, toisant les parents de la jeune fille pendant quelques minutes. Il savait qu'ils s'agissait de gens bien, et qu'ils ne méritaient pas ce qui allait leur être imposé, néanmoins, il se devait d'aller jusqu'au bout, tel était l'ordre qu'on lui avait donné :
Il se trouve que votre fille attendrait un enfant du jeune maître.
Ce n'était pas du tout ce à quoi s'attendait, ni le père, ni la mère, et l'un comme l'autre eurent la même réaction : ils hoquetèrent de surprise, et madame Baker s'avança immédiatement :
C'est impossible ! Pas notre Lucy !
Elle l'aurait confié au jeune maître, et dit que c'est lui le père.
Mais... Qu'allons-nous faire ? Nous n'avons pas les moyens d'avoir un autre enfant ici, et que vont dire les voisins ?
À ce sujet, mes maîtres ont déjà tout prévu.
Les mains du majordome étaient toutes deux collées à la table, et s'amusaient entre elle, comme s'il allait annoncer quelque chose de terriblement embarrassant... Ou de terriblement triste et dangereux :
Il lui est naturellement impossible de garder ce bébé. Le jeune maître n'est pas encore marié, et il ne doit pas avoir d'enfant naturel à ce stade.
Dans ce cas, osa monsieur Baker, pourquoi ne pourraient-ils pas se marier ?
Ce serait une solution, répondit le majordome avec un sourire triste. Mais non, le jeune maître est déjà fiancé, et il est inconcevable pour lui d'épouser une roturière qui ne lui rapporterait qu'une misérable dot.
Mais... Vous nous suggérez de tuer l'enfant ! s'écria monsieur Baker.
Non, il n'en est pas question. Tuer un bébé est contraire aux principes, et faire appel à une faiseuse d'anges serait bien trop dangereux. En fait, nous avons une autre solution qui ne tuerait personne, ni le bébé, ni votre fille, et vous donnerait même un peu d'argent.
Le majordome ne déclara pas tout de suite ce qu'il allait dire, car il savait que cela serait difficile à admettre pour deux fermiers respectables comme les Baker. Les pauvres étaient déjà mal en point et blancs, ne sachant pas du tout quelle expression prendre, et s'attendant au pire, que le majordome lâcha en une phrase :
Vendez votre fille à une maison close.
C'en fut trop pour madame Baker, qui tomba de sa chaise, en larmes, tandis que son mari tentait tant bien que mal de la soutenir, lui aussi choqué par cette proposition :
Quoi ?! Ma fille ? Dans un bordel ?!
C'est la meilleure solution. Si elle est déclarée comme étant fille de joie, plus rien ne prouvera que le jeune maître est le père de son bébé, et elle pourra continuer de vivre avec son enfant.
Mais vous nous demandez de faire de notre unique enfant une personne amorale et sans valeurs ?!
Si elle avait un tant soit peu de valeur, elle ne serait pas enceinte à l'heure qu'il est !
Les mots du majordomes étaient durs, mais presque véridiques, ce qui suffit à faire taire monsieur Baker. Sa femme était à la limite de la crise d'hystérie, et il ne savait plus quoi faire :
Et... si je refuse ?
Naturellement, mes maîtres raseront votre ferme et vous feront enfermer, avant de vendre votre fille. Dans tous les cas, elle finira au bordel. Alors, mieux vaut pour vous de continuer dans le confort, n'est-ce pas ?

Lucy était horrifiée. Elle avait écouté toute la conversation, mais n'entendit pas la réponse de ses parents. Ainsi, Nathan l'avait trahie. Il avait parlé à ses parents, et maintenant, ces derniers voulaient qu'elle devienne une prostituée pour cacher l'identité du père... Quelle horrible machination, elle en était dégoûtée. Pire encore, elle était détruite. Elle venait de perdre son unique amour, et ses parents avaient le couteau sous la gorge à cause d'elle et de sa stupidité. Si seulement elle les avait écoutés... Les larmes perlèrent sur ses joues, et Lucy passa une main délicate sur son ventre. Il était hors de question pour elle de travailler dans une maison close, et d'abattre la honte sur ses parents. Non... Il valait mieux disparaître avant, elle, et son enfant gênant.
Grimpant discrètement les marches de l'escalier, la jeune fille s'empara du stricte nécessaire, puis redescendit afin de prendre quelques provisions, juste assez pour survivre quelques jours avec son bébé, et pas plus. Puis, lorsque son baluchon fut prêt, Lucy ouvrit la fenêtre, puis quitta la ferme familiale, avant de courir à toute allure pour s'éloigner le plus possible. Il était hors de question qu'on l'attrape, et que l'on jette la honte sur sa famille. Mais plus la jeune fille s'éloignait, et plus les larmes devenaient intenses. À cause d'une stupide erreur, elle se retrouvait éloignée de tout ce qu'elle aimait, contrainte à l'exil le plus lointain. Oui, et tout ça à cause d'une erreur.

Les mois s'étaient cumulés. Afin de s'éloigner le plus possible de sa campagne natale pour ne pas être rattrapée ou reconnue, Lucy n'avait jamais domicilié plus de deux jours dans une ville. Et encore, domicilier n'était pas le mot, puisqu'elle dormait à peine dans des rues cachées, enveloppée dans sa maigre couverture qu'elle avait emmené. Et même la nourriture, elle en manquait, et avait finit par voler dans certains endroit pour nourrir son enfant. Peut-être qu'il n'allait pas s'en sortir, mais sa priorité était de le voir survivre. Certes, elle aurait dû le détester, car c'était à cause de lui qu'elle avait été contrainte à partir. Mais d'un autre côté, si elle le perdait, alors elle perdait l'unique raison lui permettant de s'accrocher à la vie. Ambiguë, n'est-ce pas ?
Lorsqu'enfin, Lucy décida qu'elle était arrivée assez loin pour se poser, il était trop tard. Son ventre était devenu trop gros pour cacher sa grossesse, et l'absence d'alliance à son doigt la trahissait. Il lui était désormais impossible d'aller quelque part sans qu'elle ne se fasse insulter et agressée par les gens qu'elle croisait. Quand ceux-ci n'essayaient pas de coucher avec elle par principe qu'elle n'était certainement plus vierge.
C'était beaucoup trop difficile, et là encore, il lui était impossible de rester au même endroit, sans être obligée de s'en aller, de gré ou de force. Elle avait à peine de quoi manger et s'affaiblissait de jour en jour.

Lucy était probablement enceinte de huit mois, lorsqu'elle craqua. Affaiblie au point de tenir à peine sur ses jambes, elle chercha un refuge, et trouva une petite maison éloignée et solitaire. Il y avait de la fumée sortant de la cheminée, et de la lumière, et si Lucy ne voulait pas mourir de froid ou être dévorée, elle devait tout faire pour demander le gîte. Mais, trop faible, elle s'effondra après avoir frappé à la porte, et ne se souvint que de la porte s'ouvrant, et d'une voix s'écriant :
Chéri ! Viens vite !
Puis l'adolescente s'évanouit.

C'était chaud, agréable et douillet. Vraiment, Lucy n'avait pas dormi comme ça depuis très longtemps, et elle avait même envie que cela continue pour toujours. Toutefois, quelqu'un l'en empêcha, lui agitant légèrement l'épaule :
Jeune fille, vous allez bien ?
Clignant des yeux, Lucy se redressa en se frottant les paupières, avant de s'apercevoir qu'elle était dans un bon lit, et même dans une maison. À ses côtés se trouvait un couple, tout deux âgés d'au moins une bonne quarantaine d'années. L'homme était petit, ses cheveux commençant à se faire rare, et sa barbe poussant légèrement pour montrer ses poils noirs et gris. Il était habillé assez normalement, ce devait probablement être un paysan. Sa femme, elle, était tout aussi petite et rondelette, brune, ses cheveux bouclés descendaient jusqu'à ses épaules un peu abîmées, et elle était habillée comme son mari. Tout deux regardaient Lucy :
Tu vas bien ? Tu t'es évanouie devant notre porte, nous t'avons crû morte pendant quelques instants.
Non, je vais bien, merci.
Sentant le regard insistant du couple, la jeune fille fut très vite mal à l'aise, mais comprit très bien où ils voulaient en venir. Tout doucement, elle mit une main à son ventre, sentant que le bébé donnait des coups, comme à son habitude, ce qui la rassura :
Oui, je suis enceinte.
Le couple se regarda mutuellement, mais Lucy ne leur laissa pas le temps d'intervenir :
Je sais, je ne dois pas rester ici, je...
Brusquement, la jeune fille sentit une vive douleur au niveau de son ventre, mais celle-ci se calma aussitôt. Étrange, mais au moins, cela l'avait stoppé quelques seconde, car le paysan s'approcha un peu :
Tu peux rester, tu sais.
Pardon ?
Nous gagnons bien notre vie, la terre est généreuse et nous pouvons subvenir aux besoins d'une troisième personne, et si Dieu t'as menée jusqu'à nous, c'est probablement parce qu'il veut que l'on s'occupe de toi.
Mais... Mais j'attends un enfant, il faudra bien que je parte !
Eh bien, pars quand tu le souhaites, mais tu m'as l'air bien faible. Restes quelques jours.
Puis, à ces mots, le mari eut un sourire chaleureux, et s'éclipsa. Seule son épouse resta aux côtés de Lucy, tenant une assiette où elle avait déposé du pain et du beurre, qu'elle tendit à la jeune fille :
Prends, c'est bon pour toi.
Hésitante, Lucy n'osa pas bouger pendant quelques secondes, mais se déclara qu'il valait mieux manger si elle voulait que son enfant s'en sorte, ce pourquoi elle prit l'assiette et mangea avec appétit ce qui s'y trouvait, sans en laisser une miette. Puis elle sentit que la femme venait de mettre une main dans ses cheveux :
Tu es bien jeune.
Tremblante, due à ce geste d'affection qui lui avait tant manqué, Lucy ne put réprimer ses larmes, et la femme alla s'asseoir à ses côtés pour la prendre dans ses bras, l'englobant de toute sa chaleur :
Comment t'appelles-tu ?
Lu... Lucy, répondit-elle entre deux sanglots.
Et quel âge tu as ?
S... Seize ans.
Si jeune.
Les deux femmes restèrent l'une contre l'autre pendant quelques minutes, et la jeune fille put enfin déverser tous ces mois de haine et de tristesse qu'elle avait accumulée.

La vie chez ce couple de paysans n'était pas si mal. Lucy avait appris qu'ils s'appelaient Edmond et Judith, qu'ils avaient mutuellement quarante et trente-huit ans, qu'ils étaient paysans et éleveurs de moutons, et qu'ils n'avaient jamais eut d'enfant malgré tous leurs efforts. Quelque part, c'était peut-être aussi pour cela qu'ils avaient recueillis la jeune fille, afin d'avoir pendant quelques jours un enfant provisoire. Mais Lucy savait que c'était une chose malsaine et qu'elle devrait partir un jour ou l'autre en leur brisant le cœur. Mais pas maintenant, ça non.
Elle resta jusqu'au jour de son accouchement. Seule avec Edmond et Judith, ces derniers avaient tout fait pour aider la jeune fille à s'en sortir vivante, elle et son bébé. Et ils avaient heureusement réussi :
C'est un petit garçon !
Edmond tenait le petit dans ses bras, ce dernier pleurant et hurlant car il se trouvait brutalement confronté au monde extérieur. Nettoyé, il fut enveloppé dans une serviette pour lui tenir chaud, et rendue à sa maman, qui le prit aussitôt dans ces bras :
C'est... C'est...
Ton fils, fit Judith avec un sourire. Tu sais comment tu vas l'appeler ?
Lucy avait beau réfléchir, elle avait un peu de mal à trouver, et Edmond essuya son front, tout en souriant, lui aussi :
Tu as le temps de choisir. En tout cas, félicitations, c'est un magnifique bébé.
Alors, je... Je voudrais l'appeler... Aaron. Comme mon père.
C'est un bon prénom.
Pendant quelques jours, Lucy resta alitée avec Aaron dans ses bras. Judith et Edmond prenaient soin d'eux comme des grands-parents aimants et chaleureux. La jeune fille avait tellement envie de rester avec eux, mais elle risquait juste d'être un poids. Et même si elle partait, quelle vie pouvait-elle bien offrir à Aaron ? Mendier dans la rue pendant ses premières années ? Non, ce n'était pas quelque chose de concevable, et Lucy savait qu'elle faisait le bon choix.
Lorsqu'elle sut qu'elle pouvait enfin marcher, et se déplacer correctement, la jeune fille n'attendit pas une nuit de plus. Cela lui arrachait le cœur, et c'était bien la solution qu'elle ne voulait pas envisager, mais elle se devait de le faire, pour le bonheur de son enfant. Oui, c'était ça qui comptait, le bonheur d'Aaron.
Tout en descendant les escaliers de la maison, directement, elle prit la porte avec les affaires qu'elle avait conservées, puis s'éloigna de la maison avec un dernier regard, exactement comme lorsqu'elle avait quitté le domaine de ses parents. À cela près qu'elle n'avait plus son enfant. Edmond et Judith souhaitaient tellement avoir un bébé, et elle ne pouvait pas s'en occuper, n'était-ce donc pas la meilleure chose à faire pour leur bonheur ? Ça faisait mal pourtant, très mal, mais il fallait qu'elle le fasse. C'est ainsi qu'elle quitta son enfant.


Mila et Millénium avaient écouté toute l'histoire, ne revenant pas de ce que la pauvre Lucy avait dû traverser pour en arriver là. Bien vite, le magicien comprit comment la jeune femme avait pu si bien comprendre ses sentiments, puisqu'elle-même avait vécu le rejet et la haine des foules, et le fait de dormir dans les rues sans savoir si elle pourrait manger le lendemain. Saisi par une intense émotion, il prit la ballerine dans ses bras, et celle-ci ne se dégagea pas, tandis que Mila se collait elle aussi à eux :
Que s'est-il passé ensuite ?
J'ai pu trouver du travail dans une ville plus loin. Accessoirement, je faisais des tours d'acrobatie avec les chevaux, comme je m'amusais déjà avec eux quand j'étais petite, et c'est là que le Dawn's Circus est passé, et que King m'a repérée et proposée de venir travailler avec vous tous. Je ne me suis jamais sentie aussi bien que depuis que je travaille ici. Mais je me suis promis de ne plus faire la même erreur, et de ne plus tomber amoureuse, si c'est pour subir la même chose.
Ses mots firent bien mal à Millénium, mais il comprenait ce que Lucy pouvait ressentir, ce pourquoi il se promis de rester en retrait à partir de maintenant. Il attendrait. Peut-être pas toute sa vie, mais il attendrait le bon moment, lorsque Lucy serait décidée à l'accepter, et à accepter ses sentiments.
De son côté, Mila avait aussi compris pourquoi son amie tenait tant à l'éloigner d'Andrew. Si elle-même n'avait pas pu avoir confiance en l'homme qu'elle connaissait depuis son enfance, alors comment pourrait-elle le faire avec quelqu'un qu'elle connaissait depuis trois jours ?
Mila, fit gravement Lucy. Je sais ce que tu dois penser. Si j'ai fais ça, c'est pour te protéger. Je ne veux pas que tu souffres comme moi j'ai souffert, mais maintenant, j'ai ouvert les yeux.
Séchant ses larmes, la ballerine caressa les cheveux de la dresseuse :
Andrew n'est pas Nathan, et même s'il t'arrivait quelque chose, tu ne serais pas seule comme moi j'ai été. Tu auras toujours le cirque pour te soutenir et aller de l'avant, et c'est une chance que je n'ai jamais eu. Alors... Je ne peux pas t'interdire d'être heureuse.
Alors ça, c'était une surprise, et Millénium et Mila n'en revenaient pas. Il avait suffit (et encore « suffit » était un mot un peu trop faible) que Lucy se confie à eux pour enfin faire confiance à son amie ? Cet élan de fraternité redonnait du courage à la jeune fille, qui hocha la tête et fit un câlin à la ballerine. Si elle ne s'opposait plus à sa relation, alors elle pourrait enfin profiter de ses moments avec lui.
Enfin, le magicien prit la parole :
Vous savez quoi, les filles ? Je vous propose de voir mon tout nouveau tour, ça va vous changer les idées.
Vraiment ? Tu n'as pas besoin de Raphaël avec toi ?
Non, je peux le faire tout seul.
Lucy sembla retrouver un léger sourire, puis joignit ses mains :
D'accord, alors ! Je vais moi aussi montrer mon tour. Après tout, je l'avais promis à Mila.
La ballerine fit un clin d'œil à son amie, qui eut un sourire elle aussi. Tout en se redressant et s'étirant, Millénium déclara :
Alors on se retrouve au chapiteau, okay ?
D'accord !
Lucy et Millénium partirent les premiers, tandis que Mila restait en arrière. Elle aurait bien aimer faire de même, mais un tigre et un éléphant, c'était bien plus compliqué à manipuler qu'un cheval ou de simples accessoires. Mais à charge de revanche, ce serait son tour la prochaine fois ! Mais tout d'abord, Mila devait aller retrouver Nero, afin de s'enquérir de l'état de santé de Queen.

Millénium était heureux de présenter son tour, surtout qu'il le savait réussi. Manier des sabres était une chose, faire croire qu'ils le traversaient sans être le cas en était une autre, et il était très fier de ce petit tour de magie. Lucy et Mila le rejoindraient plus tard, la première étant elle-même allée s'occuper de préparer le terrain, et la seconde ne tardant probablement plus à arriver.
Tout en s'emparant de ses sabres, le magicien eut un petit sourire, puis remarqua que l'un d'entre eux avait une couleur plutôt bizarre :
Qu'est-ce que...
Voulant toucher du bout des doigts, et malgré toute l'attention, sa main glissa et il s'entailla le poignet avec la lame. Étouffant son gémissement de douleur, Millénium laissa retomber l'arme, ressentant alors des picotements très désagréables :
Tch, ça fait mal...
Soudain, le jeune homme se sentit bizarre. Non, quelque chose n'allait pas bien. Il sentit sa salive commencer à disparaître, et sa gorge se resserra, l'empêchant de respirer. Tout en se maintenant le cou, le jeune homme regarda le sabre dont s'écoulait un léger liquide. Était-ce... Du poison ?
Si c'était le cas, le simple fait de s'être entaillé le poignet avait introduit le liquide directement dans ses veines, le propageant dans tout son corps.
Millénium avait chaud, il avait même la sensation de brûler tandis qu'il ne pouvait plus respirer. Brusquement, il tomba au sol, à la limite de l'inconscience, ses yeux flous ne distinguant plus grand chose, avant de se refermer.

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