19/10/2011

Deuxième Sacrifice - Eyes

Six heures. Cela devait faire au moins six heures que le personnel du Dawn's circus s'était rendu compte que la route était bloquée. Certes, si Monsieur Loyal avait pu prévenir Andrew, ce dernier avait mit énormément de temps pour revenir voir les artistes afin de leur expliquer la situation. Et ça n'était pas forcément une bonne nouvelle. Il devait être à peu près dix-huit heures, et chacun d'eux était en train de se préparer pour leur prochaine représentation. Alors que Mila venait d'enfiler sa tenue rouge de dresseuse et ses collants filés, elle noua ses cheveux en une longue queue de cheval, s'observant dans le miroir. Elle avait l'air d'avoir plutôt une bonne mine, au moins, c'était ça de gagné, même s'il fallait avouer que la situation était on ne peut plus inquiétante.

Poussant un long soupir pour se relâcher, Mila sursauta en entendant un bruit à l'extérieur. Ouvrant la porte de sa roulotte pour en sortir, la jeune fille put apercevoir son père en compagnie du policier, en pleine discussion. Et apparemment, les nouvelles n'étaient pas très bonnes. Curieuse, la demoiselle s'approcha et tira tout doucement la veste de son géniteur pour signaler sa présence, laissant Andrew la toiser curieusement :
Les nouvelles ne sont pas très bonnes, ma chérie, déclara alors Monsieur Loyal.
Face au regard interrogateur de Mila, ce fut le policier qui prit en premier la parole :
La route est sérieusement bloquée. J'ai pu réussir à passer et faire appel à certains ouvriers de la ville pour la déblayer, mais ça risque de prendre du temps. Disons que pour l'instant, on peut aller et venir tranquillement à pieds sans avoir de problèmes. Mais pour vous, cela va être plus long. Au moins une semaine.
Si longtemps, soupira alors le gérant du cirque. Je crois que ce ne sera pas bon pour les affaires.
Oubliez vos affaires juste une minute ! Répliqua alors l'inspecteur. N'oublions pas qu'un tueur court toujours.
Perdue entre les deux, Mila ne pouvait pas du tout intervenir, préférant rester à l'écart tout en écoutant. Aucun des deux ne semblait de bonne humeur, et cela était fort compréhensible. Tout en poussant un très long soupir, Andrew toisa son interlocuteur :
Faire l'aller-retour entre le cirque et la ville serait une perte de temps. Je pense qu'il vaudrait mieux pour vous que je reste ici jusqu'à ce qu'on ait attrapé le criminel.
Au vu du regard que lui lançait Monsieur Loyal, ce dernier ne semblait pas apprécier la proposition du policier. Mais malgré tout, il avait raison, et comme on dit, « les petites concessions mènent aux grandes victoires », alors si le laisser vivre quelques jours avec eux pouvait permettre de capturer le meurtrier, mieux valait accepter :
Très bien. Malheureusement, vous ne pourrez prendre que la roulotte de Pile & Face, c'est la seule que nous ayons qui soit désormais libre.
Ça me va très bien.
Mila, soit gentille, tu peux le guider ?
Surprise par cette demande, la jeune fille regarda quelques secondes son père, avant de hocher la tête. Elle n'osait réellement l'avouer, mais la demoiselle était plutôt intimidée par Anderw, bien qu'elle cherchait en permanence à le cacher. Exécutant un signe de tête à ce dernier pour l'inciter à la suivre, Mila ouvrit la marche en se dirigeant vers les roulottes pour artistes.
Pendant les quelques minutes qui suivirent, la dresseuse ne se retourna pas une seule fois, préférant essayer d'arriver au plus vite à l'endroit indiqué. Quelque part, Andrew l'intimidait beaucoup, et cela la dérangeait. Certes, vivre toute sa vie dans un cirque en côtoyant les mêmes personnes, et encore, celles-ci avaient plutôt pas mal changé au cours des années, pouvait empêcher les gens de s'entendre avec les étrangers, mais là, c'était pire encore. Peut-être parce que l'arrivée du policier coïncidait avec les nombreux changements ayant eut lieu dans le cirque, Mila avait du mal à l'apprécier ? Cela semblait plus que probable. Mais en y réfléchissant bien, éprouvait-elle réellement de la haine envers lui ? Non. De la peur alors ? Peut-être, en fait, aucun de ces sentiments ne semblait réellement coïncider avec ce qu'elle connaissait. Alors, que cela pouvait-il bien être ?
La jeune fille fut interrompue dans ses réflexions lorsqu'elle sentit une main se poser sur son épaule. Sursautant brutalement, elle s'aperçut qu'il s'agissait d'Andrew qui l'avait devancée :
Je ne me suis pas excusé pour ce matin, je sais que je perturbe beaucoup le cirque.
Mila se mit à transpirer. Est-ce qu'il avait lu dans ses pensées pour dire une telle chose ? N'osant même pas regarder dans les yeux, la dresseuse secoua vivement la tête avant de continuer à marcher. Toutefois, le policier ne semblait pas vouloir en rester là, et continua de lui adresser la parole :
Je ne veux pas te mettre mal à l'aise.
A ces mots, Mila afficha une mine légèrement rougie par le tutoiement d'Andrew. Certes, il le faisait depuis déjà un moment, mais c'était la première fois depuis qu'ils étaient tous les deux. Et encore, « tous les deux » était un bien grand mot. Après tout, certains artistes du cirque passaient autour d'eux sans trop faire attention, bien que la présence d'Andrew avait de quoi attiser la curiosité. Tout en déglutissant, la jeune fille muette secoua la tête pour répondre qu'il n'en était rien, puis désigna la roulotte. A bien y regarder, elle était comme toutes les autres : Petite, blanche, avec juste une porte et une fenêtre, et un petit escalier pour y mener. Malgré tout, Mila ne put s'empêcher de ressentir une pointe de tristesse, ayant encore du mal à réaliser qu'elle ne verrait plus jamais les deux clowns. Mais l'heure n'était pas aux sentiments, et la demoiselle prit une grande inspiration avant d'oser enfin regarder le policier :
Merci. Je vous retrouverai tout à l'heure. Et...
Tout en s'avançant vers elle, Andrew caressa la tête de Mila :
Ne t'en fais pas, il ne t'arrivera rien. Et j'attraperai ce sale type.
Sa main était chaude. Maintenant qu'elle s'en rendait compte, le policier était bien plus grand que la dresseuse, et ses caresses agréables. Ce qu'elle aurait aimé rester ainsi. Quelque part, Andrew dégageait une aura rassurante, voire protectrice. Mais il était temps de revenir à la réalité, et ce fut une voix qui se chargea de réveiller la jeune fille :
Qu'est-ce que vous faîtes ?
Reculant alors brutalement pour se dégager de la main d'Andrew, Mila se retourna, ayant reconnu Millénium. Ce dernier était dans son costume de magicien, son haut de forme sous le bras, et une expression à la fois intriguée et méfiante sur le visage. Ni une, ni deux, la dresseuse alla rejoindre son amie, tandis que le policier affichait un grand sourire :
Il se trouve que je resterai ici pour enquêter, et mademoiselle Mila m'a très gentiment escorté jusqu'à ma résidence provisoire.
Mais... C'est la roulotte de Pile & Face !
Et vu le visage de Millénium, ce dernier ne semblait pas du tout apprécier la situation. Tout en plaçant la jeune fille derrière lui, le magicien s'approcha alors du policier, le toisant de ses yeux bleus :
Je n'aime pas vous voir par ici. Vous avez accusé à tord King et Queen, et rien ne va plus depuis que vous êtes arrivé.
Je repartirai dés que l'assassin sera sous les verrous, déclara Andrew. Bien sûr, je serai obligé de continuer à vous interroger, mais c'est dans l'intérêt de tous.
Intérêt, ouai... Vous n'avez pas hésité à attaquer Queen sur un témoignage stupide, qui nous dit que vous n'allez pas recommencer ? Vous avez creusé dans son passé sans le moindre scrupule pour soutirer des informations qui n'avaient rien à voir.
Alors, est-ce ça qui vous inquiète ? Que je découvre certains de vos petits secrets.
Cette déclaration laissa alors Millénium sans voix, ce qui intrigua Mila. Après tout, elle connaissait son ami, et qu'il n'avait rien à cacher. D'ailleurs, depuis quand faisait-il partie du cirque ? Elle ne s'en souvenait même plus, contrairement aux autres. En tout cas, si Andrew avait mit le magicien en mauvaise posture, ce dernier ne se laissa pas abattre et prit la jeune fille par les épaules :
Je crois que nous en avons finis.
Puis, avant même que Mila ne puisse protester, Millénium l'avait déjà entraînée plus loin, à l'écart de la vue d'Andrew, jusqu'au coin des animaux. Elizabeth était en train de s'abreuver tandis que Candle, le tigre du cirque, dormait profondément dans sa cage. Mais aucun des deux n'attirait l'attention de la dresseuse plus que son ami, qui n'osait même pas la regarder dans les yeux. Tout doucement, elle avança sa main en direction de l'épaule du magicien, mais celui-ci se dégagea :
Désolé d'avoir coupé votre conversation, déclara-t-il.
Secouant négativement la tête, Mila ne fit que prendre amicalement la main de Millénium pour la serrer dans les siennes. Même si son attitude était étrange, la jeune fille et ce dernier étaient tout deux très proches, alors même s'il cachait des choses, cela lui était égal. Et ce dernier le comprenait, ce pourquoi un petit sourire tendre se dessina sur ses lèvres :
Merci. En fait, j'avais un peu peur pour toi. Je n'aime pas cet homme. Personne ici, d'ailleurs, n'aime le voir.
Face à la mine interrogative de son amie, le magicien continua son explication :
Hier, à peine est-il arrivé que certains se sont dispersés. Je ne sais pas si c'est lui qui fait peur, ou si nous avons tous des choses à cacher, mais c'est l'intérêt de ce cirque. Nous sommes tous ici pour le faire vivre et pour avoir un foyer. S'il reste, il va tout gâcher. Tu n'es pas d'accord ?
Même si le raisonnement de Millénium avait de quoi tenir la route, Mila n'avait néanmoins pas envie de stigmatiser Andrew. Ce dernier était là pour retrouver la personne qui avait assassiné Pile et Face, non pas pour tous les arrêter. Et de toute façon, rien n'était dit que chacun ici ait commis un crime. Après tout, Queen n'avait rien fait au fond, et les deux clowns avaient tout deux commis un accident.
Au bout de quelques minutes de réflexion, la jeune fille secoua négativement la tête, et le sourire de Millénium disparut, remplacé par une mine légèrement plus triste :
Je vois. C'est vrai, tu es comme ton père, tu as bien plus vite confiance que nous. Mais c'est pour ça qu'on t'aime tous.
Et sur ces mots, le magicien prit tendrement la dresseuse dans ses bras. Non loin d'être gênée, cette dernière alla se blottir contre son ami, comprenant qu'il avait besoin de consolation. Quelle étrange comparaison. Tout à l'heure, il avait suffit qu'Andrew ne lui effleure l'épaule pour qu'elle soit mal à l'aise, mais être étreinte par Millénium ne lui posait pas plus de problème que ça. Peut-être était-ce parce qu'Andrew était un étranger ? Oui, c'était tout à fait possible, voire même probable. Cependant, Mila ne put se poser plus de questions puisqu'elle fut interrompue par une voix :
Oh mon Dieu ! Espèce de pervers !
Tandis que Millénium s'écartait de la dresseuse, celle-ci put tourner la tête et s'apercevoir que Lucy était en train de pointer le magicien du doigt, un large sourire dessiné sur les lèvres :
Oh la la, je savais pas que je vous avais interrompu !
Mais... C'est pas ce que tu crois ! cafouilla alors maladroitement Millénium.
Oh mais je comprends parfaitement, t'inquiètes pas, Mila est trop mignonne, et toi t'as pas de succès alors tu fonces sur le plus facile. Dur, dur, hein ?
Puis, tout en se dirigeant vers son amie, Lucy prit la jeune fille dans ses bras, blottissant la tête de cette dernière dans son cou tout en tirant la langue au magicien :
Elle me préfère à toi, vil manant !
T'es vraiment un cas désespéré...
Mila regarda alors son ami, qui semblait avoir retrouvé complètement le sourire. Que ce soit dû à son étreinte ou à l'intervention de la ballerine, le résultat était le même, et cela rendait la demoiselle très contente, ce pourquoi elle serra un peu plus fort Lucy contre elle avant de lui faire un bisou sur la joue. Puis, tout en se détachant de cette dernière, elle alla s'occuper de Candle, afin de le préparer pour la représentation. De leur côté, Millénium et Lucy la regardait tous les deux, le sourire aux lèvres. Mais bien vite, la petite blonde prit la parole :
Je ne sais pas si c'est bon ou pas pour nous, mais apparemment, un hôte de marque va venir nous voir ce soir.
C'est-à-dire ?
Un Noble, je ne sais pas lequel, mais il n'est pas du coin. Il est de passage, et il veut nous voir. Le patron s'occupe de lui.
Depuis quand la Noblesse s'intéresse à nous ? La dernière fois que y en a qui est venu, il a voulu nous chasser de son terrain.
Va savoir. Mais si un Noble vient, ça fera venir d'autres spectateurs, ça ne peut qu'être bon pour les affaires.
Sauf si c'est encore pour nous mettre dehors, répondit Millénium. De toute façon, même s'il le voulait on pourrait pas.
Bien sûr, pendant qu'ils parlaient, Mila les écoutait. De toute façon, elle ne pouvait pas tellement prendre part à la conversation, alors autant rester en retrait et s'occuper du principal : Candle. Ce dernier était en train de bailler mollement dans sa cage, ne prêtant même pas attention à la jeune fille qui venait de l'ouvrir, munie d'un fouet. Certes, elle devait toujours l'avoir avec elle en cas de besoin, mais la dresseuse n'aimait pas s'en servir, trouvant l'action bien trop barbare. De toute façon, elle communiquait déjà avec ses lèvres et ses gestes, et non par la force.
Tout en pénétrant dans la cage, Mila avait prit avec elle un peu de nourriture, afin qu'il soit prêt pour la représentation. En effet, si le pauvre animal venait à avoir faim, même les actions de la jeune fille ne l'empêcherai pas de se jeter sur elle pour essayer de la dévorer. Mais bon, ce sont les risques du métier, n'est-ce pas ?

Après plus d'un quart d'heure de préparation, incluant de nourrir le tigre, de vérifier s'il est en forme et de faire un dernier numéro d'entraînement, la dresseuse se chargea aussi du cas d'Elizabeth. En bref, au bout d'une heure, la jeune fille avait fini, et ses deux amis étaient partis depuis bien longtemps, afin de pouvoir eux-même réaliser leurs derniers préparatifs. Il ne restait après tout plus qu'une demi-heure avant la représentation.
D'ailleurs, en y repensant, même si Andrew devait continuer de travailler, Mila se demandait si cela ne lui ferait pas du bien d'assister au spectacle. Cela lui permettrait de se détendre, et puis, de mieux enquêter par la suite. De toute façon, personne n'en profiterait pour s'enfuir, Monsieur Loyal veillait sur tout le monde. Oui, cela semblait être une bonne idée, et la jeune fille s'en félicita. Puis, tout en réajustant ses cheveux, elle prit la direction de la roulotte du policier, afin de l'inviter. Non, pas l'inviter, lui proposer. Après tout, il avait sûrement du travail en fait, et puis, il devait venir voir le spectacle en entier, et pas le numéro de Mila en elle-même, bien qu'elle doive avouer que cela lui ferait très plaisir. Mais alors, était-ce une demande égoïste ? A mesure qu'elle s'approchait de la porte, la dresseuse se posait la question, et sembla hésiter à frapper. Peut-être qu'il valait mieux y renoncer, et puis, elle n'était pas forcée de lui proposer, peut-être viendrait-il par lui-même. Oui, peut-être était-ce préférable.
Tout en se dirigeant vers la roulotte de son père, Mila n'arrêtait pas de soupirer. Mais pourquoi diable ne cessait-elle de penser à cette invitation qui n'en était pas une ? C'était vraiment énervant rien que d'y penser, et frustrant aussi. Il fallait qu'elle arrête d'y réfléchir en permanence, de toute façon, il serait sans doute parti d'ici la fin de la semaine, et elle serait débarrassée.
Enfin arrivée devant la porte de son paternel, la jeune fille remarqua que cette dernière n'était pas fermée. Par habitude, étant donné qu'il s'agissait en quelque sorte de son ancienne « maison », la dresseuse se permit d'entrer, ne s'attendant absolument pas à ce qu'elle allait voir.
Andrew était à l'intérieur, de dos à la jeune fille, et de surcroît, presque nu. A peine vêtu d'un caleçon, ce dernier était en train d'enfiler une chemise, lorsqu'il s'aperçut que la porte était ouverte. Rouge comme une pivoine, Mila voulut détourner les yeux, mais son regard se déposa alors sur une chose plus qu'étrange. En effet, le policier, au lieu d'avoir une jambe normale en plus de l'autre, possédait ce qui semblait être quelque chose de la même forme, mais plutôt métallisé et maintenu par de nombreux vis et boulons. Mais sa contemplation fut très vite interrompue lorsque Andrew prit la parole :
Elle te plaît ?
Revenant à ses esprits, Mila releva les yeux pour apercevoir le torse dénudé du policier, qui ne semblait absolument pas tenté de le cacher. Comme sculpté telle les statues de l'Antiquité, il y avait de quoi en faire pâlir plus d'un, et à l'instar, notre jeune dresseuse, qui s'empressa de refermer la porte derrière elle, avant de se tenir le visage dans ses mains. Elle était rouge de honte. Se permettre de regarder ainsi un homme presque nu, et manquer de tact en observant uniquement sa jambe qui n'avait pas l'air d'en être une... Qu'est-ce qui lui avait prit, aussi, d'entrer sans frapper ? Et puis, que faisait-il dans la roulotte de son père ? Tant de questions dont les réponses parvinrent quelques minutes après, lorsque Andrew vint ouvrir à la jeune fille, habillé d'un léger costume noir et gris que la jeune fille avait déjà vu sur son père auparavant. Tout en souriant, le policier fit entrer Mila, avant de refermer la porte. Mais la demoiselle avait beau faire des efforts, le rouge ne parvenait pas à partir de ses joues, ce qui fit rire Andrew :
Ne t'inquiètes pas, je ne t'en veux pas. Assieds-toi.
Puis, alors qu'elle prenait place, le policier alla s'asseoir face à elle, pour la regarder droit dans les yeux. Mais la jeune fille était bien trop gênée pour soutenir son regard :
Tu dois te poser de nombreuses questions. Ton père voulait me prêter quelques vêtements, et m'a permis de me changer ici. Donc je te prie de m'excuser pour le désagrément que je t'ai causé.
Ce n'était pas à lui de s'excuser, mais à Mila, pour son manque de respect aussi flagrant. Secouant alors les mains, la dresseuse signala qu'il n'en était rien et qu'elle n'en voulait pas au policier, bien au contraire. Toutefois, une autre question restait en suspens, et la jeune fille le signala avec un regard légèrement insistant en direction de la jambe de son interlocuteur. D'abord sceptique, ce dernier finit par soupirer avant de relever une partie de son pantalon, pour laisser apercevoir une jambe de métal présente jusqu'au genou. Mila ne pouvait en détacher ses yeux :
J'ai été mordu par un serpent à la jambe quand j'étais petit. Le temps de trouver un médecin, elle était devenue presque toute noire, et on a du m'amputer. Mais avec les nouvelles médecines avancées, on a pu me greffer un genre de jambe en métal, connecté à mes nerfs. C'est une toute nouvelle création et je dois en être un des seuls porteurs dans le monde.
Cela devait être dur, pensa la dresseuse, de vivre avec une jambe artificielle. Après tout, être regardé comme une chose étrange, comme un handicapé... En fait, exactement comme elle venait de le faire avec lui. Honteuse, Mila baissa les yeux, jusqu'à sentir la main de l'inspecteur lui caresser la tête, comme la dernière fois :
Ne t'en fais pas. De toute façon, j'ai l'habitude. Je me déplace correctement, et je n'ai pas besoin d'aide, alors tu n'as pas à t'en faire, et agis comme si je n'en avais pas, d'accord ?
Puis, alors que la jeune fille hochait vivement la tête, Andrew eut un sourire, puis remit correctement la jambe de son pantalon, avant de se lever :
Si tu cherches ton père, il est au chapiteau, je crois que la représentation va bientôt commencer, non ?
Et il avait raison ! Mila n'y avait pas pensé, mais le spectacle allait bientôt commencé, et elle se devait d'aller très vite rejoindre les autres artistes. Saluant une dernière fois le policier, la dresseuse se précipita à l'extérieur afin d'aller retrouver ses animaux.

Mila était très nerveuse, et elle n'était pas la seule. Autour d'elle, Caïn et Abel n'osaient parler à personne, contrairement à leur habitude, Lucy se rongeait les ongles, et Millénium ne cessait de jouer avec son chapeau. Mais le plus nerveux était probablement Raphaël, qui ne cessait de faire les cent pas, et semblait être encore plus en colère que d'habitude. Enfin, ce fut le magicien qui brisa le silence :
Lucy, tu es sûre que c'est bien un Noble ?
Je crois, en tout cas, c'est ce qu'a dit Monsieur Loyal... Mais à cause de ça, tout le monde est sur les nerfs. De toute façon, en verra bien ce qu'en diront King et Queen.
En effet, le lanceur de couteaux et sa femme étaient les premiers à passer, et les autres artistes étaient très nerveux, pressés d'avoir des nouvelles pour savoir de qui il s'agissait et s'il serait clément avec eux. Et la réponse vint bien vite lorsque King entra en scène, épuisé, soutenant sa femme par la taille. Aussitôt, les autres artistes se ruèrent vers eux pour comprendre, jusqu'à ce que Millénium ne les dispersent :
Attendez, laissez-les s'asseoir.
Merci, répondit King en prenant place avec Queen.
Alors ? Demanda Lucy.
Je ne sais absolument pas de qui il s'agit, mais je ne l'aime pas. S'il a été assez bon public pour applaudir, ses regards pensaient tout le contraire. Il n'arrêtait pas de me regarder avec des yeux mesquins. Je suppose qu'il ne s'attendait pas à voir un noir sur scène au même titre que les autres. En plus, il n'arrêtait pas de reluquer ma femme.
Dis-moi juste comment il était physiquement, intervint aussitôt Raphaël.
Ben il était loin, alors je pouvais pas trop faire attention.
Est-ce qu'il avait l'air d'un don juan irrésistible qu'on a envie de cogner ?
Maintenant que tu le dis...
Aussitôt, le visage de Raphaël blêmit, et ce dernier recula, ce qui intrigua Mila et les autres artistes. Connaissait-il ce Noble ? A voir son expression, cela avait tout l'air d'être le cas. Inquiet, Millénium s'avança :
Raphaël, viens, c'est notre tour.
J'irai pas sur scène, plutôt mourir !
S'il te plaît, mon numéro ne peut pas marcher sans toi.
JAMAIS !
Mais alors que le jeune androgyne s'apprêtait à quitter les coulisses, il se cogna brutalement contre Andrew. Ce dernier venait d'entrer, et, ayant entendu la conversation, eut un léger sourire :
On cherche à se dérober de son travail ?
C'est pas vos affaires ! Je n'ai pas à aller sur scène !
Désolé, mais pour vous surveiller, j'ai besoin que vous soyez tous là.
Je m'en fiche, j'irai pas sur scène.
Qu'est-ce qui se passe, ici ?
Monsieur Loyal venait de revenir à son tour, ayant probablement annoncé l'entrée de Millénium et de Raphaël en scène. Il ne devait sûrement pas s'attendre à ce que l'un des deux cherche à se désister :
Je n'irai pas, désolé.
Pourquoi donc ? questionna Andrew. Ce Noble vous fait-il peur ?
C'est...
Raphaël, tu dois y aller, insista Monsieur Loyal, si tu n'y vas pas, ça ira mal pour le cirque...
Apparemment, cela semblait gêner le jeune homme, qui arrêta d'essayer de s'enfuir, malgré les empêchements d'Andrew. Tout en soupirant, il se gratta la tête par-dessus sa longue perruque brune :
C'est que... ça me poserait vraiment problème d'y aller.
Au point de mettre le cirque en péril ? insista alors Monsieur Loyal.
Non, mais...
Formidable, répondit alors le patron du cirque tout en mettant une tape dans le dos du jeune homme, alors vas-y maintenant !
Alors que Monsieur Loyal venait de le pousser, Raphaël fut rattrapé par Millénium, qui en profita pour le soutenir en souriant, afin de le rassurer. Il était temps pour eux d'aller sur scène, et l'insistance du dirigeant du cirque et du policier, loin d'avoir convaincu le petit assistant, le poussa tout de même à aller sur le devant de la scène avec le magicien, tandis que Mila et les autres restaient ensembles. Chacun commençait à être nerveux, et à présent que le principal intéressé n'était plus là, chacun se posa des questions :
A votre avis, commença Caïn, pourquoi a-t-il eut si peur ?
Parce que ça n'a pas l'air d'être juste du stress, continua son frère. On dirait plutôt qu'il avait la trouille.
Pas étonnant d'avoir peur d'un Noble, répondit King, mais venant de Raphaël, c'est vrai que c'est plutôt étrange.
Cependant, le débat ne continua pas, étant donné que Perle de Jade venait d'entrer dans les coulisses, accompagnée de la petite Kitty, qui était en train de bailler en tenant une petite poupée chiffon dans ses bras. Aussitôt, Queen se redressa pour prendre sa fille dans ses bras, tandis que cette dernière s'endormait tout doucement dans ses bras :
Merci beaucoup, Perle de Jade, fit King. Mais puisqu'on ne peut pas partir, on va devoir garder la petite.
Et tandis que la voyante s'inclinait humblement pour dire qu'il n'en était rien, le couple se mit à l'écart pour allonger Kitty afin de s'en occuper correctement. Avec un grand sourire, Mila se dirigea alors vers la femme mûre pour l'enlacer tendrement. Cela faisait bien un moment qu'elle ne l'avait pas fait, avec tout ce qui se passait en ce moment. Et tandis que Perle de Jade faisait passer sa main chaude sertie d'une bague surélevée d'une perle de couleur verte dans les cheveux de la demoiselle, Andrew prit la parole :
Concernant le chemin, il sera toujours bloqué pour vos roulotte, d'ici au moins une semaine. Donc, d'ici là, j'aimerai compter sur une totale coopération afin d'attraper le meurtrier. S'il en voulait personnellement à Pile & Face, alors l'un d'entre vous devrai au moins savoir pourquoi.
Et si le tueur vient de l'extérieur ? intervint alors Lucy. Je veux dire, si c'est quelqu'un de chez nous, il aurait pu les attaquer avant. Je ne vois personne ici leur en vouloir.
Tout comme il aurait pu les attaquer après. Réfléchissez, et si le meurtrier avait cherché à vous mettre en confiance ? Et puis, s'il vient du cirque, peut-être qu'il a été découvert par nos deux victimes, ce pourquoi il a été supprimé. Voyez, dans une enquête, il peut exister énormément d'hypothèse, et je ne dois en négliger aucune. Mais il me semble tout de même plus probable que le tueur soit du cirque. Après tout, vous n'avez vu personne rôder, non ?
Oui, mais cela s'est déroulé à peine une heure après la représentation d'hier, répondit Caïn, alors peut-être que quelqu'un du public est resté sur place sans que l'on fasse attention.
C'est aussi une possibilité. Je devrai quand même continuer les interrogatoires.
Et sur cette dernière phrase, chacun se tut, préférant ne pas répondre. Lucy était assez mal à l'aise et les jumeaux ne savaient pas du tout quoi répondre. Mila, de son côté, continuait de se blottir contre la voyante, tandis que son père poussait un profond soupir de tristesse. Toutefois, il allait aussi dans l'intérêt du cirque de se montrer de bonne humeur, car si la bonne humeur n'était pas au rendez-vous, il restait tout de même une représentation à terminer avec le sourire aux lèvres. Par ailleurs, en parlant de ça, Monsieur Loyal jeta un coup d’œil rapide à la scène, avant de faire un signe de tête rapide, indiquant qu'il allait y retourner, avant de disparaître derrière le rideau. Quelques minutes plus tard, Millénium et Raphaël furent de retour. Si l'un semblait épuisé, l'autre était en train de trembler comme une feuille. Inquiète par cette situation, Lucy s'apprêtait à avancer, mais aussitôt, l'assistant se dégagea en grognant :
Pas de question, merci !
A le voir, on se doutait bien qu'il n'avait qu'une seule envie, c'était de quitter les coulisses. Mais bien évidemment, cette option n'était pas envisageable, étant donné l'interdiction d'Andrew. Et apparemment, cela le mettait encore plus en colère. Afin d'éviter de se prendre la méchanceté de l'androgyne en pleine figure, la ballerine s'approcha de Millénium, Mila faisant de même :
Alors, qu'est-ce qui s'est passé ?
Ben... Comment dire... Ce Noble, je ne sais pas du tout qui c'est, comme King l'avait dit. Mais j'ai pu voir qu'il n'avait pas quitté Raphaël des yeux.
Aussitôt, chacun dirigea son regard vers le principal intéressé, qui s'était assis sur le banc et avait retiré sa perruque. Ce dernier refusait totalement de poser les yeux sur qui que ce soit, et ne répondit pas aux questions silencieuses qui se posaient. Mais l'heure n'était pas à la réflexion pour Mila, qui se rendit compte que c'était son tour. Adressant un dernier regard à ses amis, elle poussa un long soupir afin d'évacuer son stress, puis dépassa le rideau afin d'arriver sur scène.

Il y avait pas mal de monde. Peut-être pas autant que la veille, mais cela restait tout de même impressionnant pour une deuxième représentation au même endroit. Au loin, dans un coin un peu plus surélevé que les autres, se tenait un homme, probablement âgé de la trentaine, aux cheveux blonds et vêtu d'un costume bleu foncé serti de dentelles et de rubans. Il devait probablement s'agir du Noble. Mais afin d'éviter de perdre sa concentration, la dresseuse décida de l'ignorer, tandis que Monsieur Loyal scandait son nom à la foule :
Voici Mila, notre jeune dresseuse ! Sachez que malgré son mutisme l'empêchant de communiquer avec ses semblables, elle est capable d'entrer en contact avec les animaux et d'en faire ce qu'elle veut ! Démonstration avec Elizabeth, notre sublime éléphant !
Et à ces mots, les employés firent entrer en douceur la belle Elizabeth. La plupart des spectateurs furent déjà très impressionné par la présence de la magnifique éléphant, et certains se demandaient même d'où la bête pouvait bien provenir. Sans oublier son professionnalisme, la dresseuse se dirigea vers l'animal, avant de lui caresser tendrement la trompe. Monsieur Loyal, de son côté, s'était éloigné afin de laisser toute la place à sa fille sur scène. Le silence avait de quoi rendre Mila tendue, mais après tout, elle avait l'habitude, réalisant des spectacles depuis ses treize ans. En revanche, ce qui la gênait plus, était le regard porté sur elle. Pas un regard curieux, non, un regard brûlant, quelque chose qui lui transperçait le corps et la mettait plus que mal à l'aise. Elle ne savait pas d'où il venait, mais il fallait qu'elle se calme, ou elle risquait de transmettre sa nervosité à l'éléphant.
Tout en inspirant profondément, la dresseuse continua de caresser la trompe d'Elizabeth, avant de lever la tête pour la regarder dans les yeux, avant de murmurer quelques mots à peine perceptibles. Dix secondes s'écoulèrent, puis vingt, et enfin, comme si elle cherchait à s'incliner, l'animal plia doucement ses pattes avant. Impressionné, le public se mit à applaudir tandis que la bête se remettait en place. Cependant, le tour n'était pas fini, et Mila était amusée par la suite qu'elle prévoyait déjà.
Laissant Elizabeth se relever, elle prit à nouveau le bout de sa trompe, et la caressa une nouvelle fois en murmurant, laissant alors cette dernière s'enrouler autour de sa taille. Le public retint sa respiration tout en voyant l'éléphant soulever la dresseuse, avant de la placer sur son cou presque invisible, derrière ses oreilles. Une nouvelle vague d'applaudissement retentit, et la jeune fille tapa légèrement sur l'oreille gauche de l'animal afin que cette dernière se déplace dans cette direction. Avançant alors vers le public, Elizabeth fit passer sa trompe sur la tête des jeunes enfants qui ne s'empêchèrent pas de rigoler tandis que leurs parents restaient pétrifiés à l'idée que l'on puisse faire du mal à leurs bébés. Mais fort heureusement, Mila gardait le contrôle, et l'éléphant était complètement inoffensif.
Lorsqu'enfin, la dresseuse eut fait le tour, elle demanda bien gentiment à Elizabeth de la déposer en lui frottant le crâne, puis elle salua son public, qui la remercia avec de nombreux applaudissements. Après ces derniers, les employés du cirque se précipitèrent pour chercher l'animal afin de la ramener dans son enclos, puis enfin, installèrent des grilles tout autour de la scène circulaire. Monsieur Loyal prit donc la parole afin d'expliquer la situation :
Voici la deuxième prestation de notre dresseuse ! Cependant, afin de prévenir de tout risque, nous allons installer un grillage. Voici donc venir notre félin venu des terres de l'Est, Candle !
Et tandis que le père de Mila s'éloignait, celle-ci se retrouva seule sur la scène, attendant avec une légère nervosité l'arrivée de son animal. Aussitôt, le sublime félin au poil roux passa par une passerelle pour arriver sur la scène, avant de rugir, effrayant certains spectateurs. Mais la jeune fille ne devait pas se laisser faire, ou elle risquait de perdre beaucoup. Tout en serrant le poing, la dresseuse prit son fouet, et le fit claquer. Non pas sur le tigre, bien sûr, mais dans le vide. Elle refusait de faire du mal à son animal, mais son père lui avait conseillé de l'utiliser au moins une fois, même indirectement sur Candle, afin d'impressionner le public et de les garder en haleine. Et en effet, la demoiselle eut son petit effet, et il fallait maintenant en profiter.
Alors que le félin venait de s'allonger tout en baillant, Mila s'avança tout doucement, restant prudente, avant de lui caresser la tête. Sursautant, Candle redressa la tête, mais s'apercevant qu'il ne s'agissait que de sa maîtresse, il resta en place. Il n'aimait pas trop toute cette lumière et tout ces regards, mais avec elle, ça allait. Et puis, il commençait à prendre l'habitude, ce pourquoi il aimait obéir à Mila. Et tandis que cette dernière passait sa main entre ses oreilles, le félin eut un ronronnement rapide, puis se redressa pour aller se placer au centre de la scène. La dresseuse le suivit alors, puis sembla chuchoter une dernière chose, avant de prendre la gueule de l'animal, qu'elle ouvrit en douceur. Prudemment, elle avança ensuite sa tête, qu'elle fit entrer dans la mâchoire de l'animal, ses cheveux passant entre ses crocs.
Pendant quelques secondes, elle resta ainsi, sentant que chacun retenait son souffle dans l'assistance. La jeune fille ne devait pas montrer qu'elle était nerveuse, cependant, elle ressentait toujours le regard brûlant qui la transperçait comme lorsqu'elle était avec Elizabeth. Mais une déconcentration lui serait fatal, ce pourquoi la dresseuse tenta de se calmer. Puis enfin, elle retira sa tête, tout en poussant un soupir de soulagement. Cependant, personne n'osait applaudir, se demandant si cela ne risquait pas de mettre la bête en colère. Tout en esquissant un sourire, Mila se demanda si elle ne pouvait pas s'amuser un peu, puis leva doucement la main, signe reconnaissable de la part de Candle, qui poussa alors un rugissement brutal qui effraya la plupart des spectateurs, avant de l'envoyer faire un tour près des grillages. L'animal avançait tel le prédateur qu'il était, et mit la plupart des personnes présentes dans le public assez mal à l'aise, malgré la présence d'une protection. Puis, la dresseuse rappela le tigre à l'ordre, avant de s'asseoir. Doucement, le félin s'avança vers la jeune fille, avant de s'enrouler autour d'elle, déposant ses lourdes pattes sur ses genoux, ainsi que sa tête, tout en fermant les yeux. Le tableau laissait presque penser à une princesse des contrées d'orient que l'on pouvait voir dans de nombreux ouvrages, ce qui intimida les spectateurs.
Enfin, le numéro de Mila était terminée, et celle-ci caressa tendrement le félin, avant de se redresser pour le renvoyer dans la passerelle le menant à sa cage. Quand finalement, le tigre disparut de la vue du public, ce dernier se redressa en applaudissant, et la jeune fille s'inclina pour saluer les spectateurs. Toutefois, elle jeta un rapide coup d’œil au Noble, qui l'observait avec insistance, en frappant ses mains l'une contre l'autre. Mais son regard n'avait rien d'admiratif, ce qui fit froid dans le dos de la jeune fille. Cette dernière fit donc une dernière salutation, puis prit congé du public avant de retourner en coulisse, épuisée.

Tous les autres étaient encore là, étant donné qu'Andrew n'avait laissé personne sortir. Cependant, quelque chose qui aurait dû frapper directement la dresseuse lui vint en tête. Si le policier souhaitait les garder ici, c'était pour les surveiller, certes... Mais et les autres employés, ce qui n'étaient pas des artistes ? Pourquoi ne les gardait-il pas à l’œil ? Cela relevait du difficile, certes, mais pourquoi pas, après tout ? Néanmoins, son mutisme et sa fatigue l'empêchèrent d'en parler, et Mila ne fit que s'avancer aux côtés de Lucy, qui lui caressa doucement les cheveux :
Reposes-toi, fit tendrement la jeune blonde. C'est au tour des jumeaux.
Tout en se tapant les mains pour se soutenir tous les deux, Caïn et Abel prirent leur inspiration, et se dirigèrent vers la scène. Profitant du repos qui lui était offert, et de l'épaule de Lucy, par la même occasion, la dresseuse fit exactement comme Kitty, et s'endormit profondément.

Perle de Jade, c'est à toi, tu es la dernière.
Quand Mila ouvrit ses yeux fatigués, presque tous les artistes étaient passés, et chacun était aussi épuisé que les autres. Tout en frottant ses yeux, la jeune fille bailla un grand coup, puis s'aperçut alors de quelque chose. D'une, elle n'avait pas dormi sur une épaule, mais sur des genoux, et de deux, ce n'étaient pas du tout ceux de Lucy. En fait, c'étaient ceux d'Andrew, et la dresseuse fut tellement surprise qu'elle recula jusqu'à tomber du banc, provoquant une nuée de regard dans sa direction, ce qui la rendit encore plus gênée. Le policier, de son côté, s'était redressé, et tendait une main généreuse vers la jeune fille :
Désolé de t'avoir surprise.
Intimidée, Mila secoua la tête, puis se redressa toute seule, refusant l'aide d'Andrew. En revanche, son regard, lui, signifiait qu'elle souhaitait avoir des réponses au plus vite à ses questions. Il ne fallut pas longtemps au policier pour répondre :
Il fallait bien que mademoiselle Lucy aille faire son propre numéro. Mais tu dormais tellement paisiblement qu'elle m'a demandé de te remplacer.
Cette Lucy... Le faisait-elle exprès ? Perle de Jade ou même Millénium aurait très bien pu faire l'affaire, c'était vraiment pas sympa. A cette pensée, Mila oublia bien vite sa gêne, remplacée par une irritation. D'un seul coup, elle ne faisait même plus attention à son entourage, et ne fit que se rasseoir en croisant les bras, la mine colérique. D'ailleurs, pourquoi ça l'énervait ? Elle ne le savait même pas, mais très vite, les jumeaux se chargèrent d'éclaircir ce point en allant s'asseoir chacun d'un côté de la jeune fille :
Eh bah alors, on a mal dormi ? Fit Caïn en riant.
Ou alors t'as fait un gros cauchemar pour faire une telle tête, continua Abel.
Mila ne fit que secouer la tête. En fait, elle ne se rappelait même pas de son rêve, et cela n'avait guère d'importance. Toutefois, les jumeaux refusèrent de lâcher prise, et chacun prit la petite dans ses bras, au point qu'elle pouvait même sentir leur transpiration nauséabonde, mais ô combien rassurante :
Boudes pas ! C'est pas parce que t'as dormi sur les genoux d'un policier qu'on va te laisser.
C'est vrai que les jolies cuisses de Lucy doivent être plus moelleuses.
A cette réflexion, Mila hocha la tête, avant de se rendre compte de sa bêtise. Si les autres ne savaient pas pour la jambe en métal d'Andrew, elle, le savait, et avait manqué de tact en répondant que les jambes de la ballerine étaient plus agréables. Aussitôt, elle se dégagea des bras des deux acrobates, puis se dirigea vers le policier, qui lui, n'avait pas l'air d'avoir prêté attention à cette histoire, et fut surpris de voir la jeune fille venir vers lui, et de surcroît, lui prendre la main pour la serrer, au point que Mila en devenait gênée :
Plaît-il ?
La dresseuse secoua la tête, puis se dirigea alors vers Lucy, qui bien évidemment, était revenue, puisque Perle de Jade était sur scène. Bon, au moins, elle était pardonnée, puisque la jeune fille avait oublié son irritation. Reprenant sa place à ses côtés, ce fut bien sûr la ballerine qui prit la parole :
Il te plaît, le petit policier ?
Aussitôt, Mila s'affola et mit sa main sur la bouche de la jeune blonde, comme pour l'empêcher de parler. D'ailleurs, elle ne savait même pas pourquoi elle agissait ainsi. En tout cas, cela ne choqua pas Lucy, qui, au contraire, enleva la main de son amie tout en souriant :
Du calme, ce n'était qu'une supposition.
Mila ne fit que secouer la tête, refusant de répondre. Et de toute façon, personne n'eut l'occasion de poser plus de question puisqu'un cri retentit. Aussitôt, Andrew se redressa et se précipita hors du rideau sur la scène, suivi de près par les autres artistes. Au centre se dressait Perle de Jade, presque inerte, et Monsieur Loyal à ses côtés, cherchant à comprendre ce qu'il se passait. Aussitôt, Andrew se retourna :
Allez chercher Nero !
Les jumeaux furent les premiers à réagir et allèrent chercher le médecin, tandis que le policier se précipitait vers Perle de Jade. Après quelques échanges, Monsieur Loyal se redressa, puis s'adressa au Public :
Ne vous inquiétez pas, rien de grave. Cependant, il s'agissait de notre dernier numéro, le spectacle est donc terminé. Je vous remercie de votre présence et vous invite à gagner la sortie. Merci.
Après ces mots, les spectateurs quittèrent progressivement les gradins. Certains étaient inquiets, d'autres déçus, et d'autres encore n'affichaient aucune expression, et de toute façon, Mila s'en fichait bien. Tout ce qui la préoccupait était l'état de santé de Perle de Jade, ce pourquoi elle s'avança avec Millénium, tandis que les autres restaient en arrière.

La voyante était dans les bras d'Andrew, sa capuche retirée. Ses doux yeux verts étaient en train de s'ouvrir, ce qui rassura alors pendant quelques minutes la dresseuse, jusqu'à s'apercevoir qu'elle était en train de s'accrocher au policier, murmurant difficilement quelques phrases incompréhensibles :
Je... Ma vision... Un autre meurtre...
Un autre meurtre ? Mais où ? Quand ?
Si Andrew était presque en train de s'étrangler dans ses questions, Perle de Jade tentait tant bien que mal de parler :
Il y a quinze ans... Dans ce cirque... Oh... Pardonnez-moi... J'avais peur...
Comment ?!
Albert... Je suis un monstre.
Cependant, la femme mûre ne put continuer car elle venait de s'évanouir. A cet instant, Mila et Millénium se regardèrent l'un l'autre dans les yeux. A l'exception d'eux deux, seuls Monsieur Loyal et Andrew avaient entendu la confession de Perle de Jade. S'agissait-il d'une vision ? Mais alors, pourquoi une vision du passé ? Et quel rapport avec cet Albert ? D'ailleurs, en y repensant bien, la dresseuse connaissait ce nom, mais en même temps, cela n'avait rien d'étonnant, puisqu'elle était née dans ce cirque. Mais il y a quinze ans, elle n'avait que deux ans, et était donc incapable de savoir de quoi la voyante pouvait bien parler.
Très vite, le médecin arriva sur place, puis, après un diagnostic vital accompli, demanda à faire emmener Perle de Jade dans sa roulotte :
Elle a juste besoin de repos, mais que personne ne la dérange.
King se proposa et prit la voyante sur son dos pour la mener à sa maison sur roues, tandis que les autres artistes s'éloignaient. Cependant, Mila, Monsieur Loyal, Millénium et Andrew restèrent sur place, et ce fut le policier qui fit le premier pas :
Je crois que j'ai besoin de vous poser quelques questions, Monsieur Loyal, non ?
Je ne comprends pas ce qu'elle veut dire.
Qui est Albert ?
Albert est mon père. Mais il est mort quand Mila avait cinq ans. Ce qu'elle a dit n'a aucun sens.
Ah, voilà donc pourquoi Mila connaissait ce nom. Elle avait un peu honte de l'avouer, mais elle ne se souvenait presque pas de son grand-père. En fait, elle ne savait même plus à quoi il ressemblait :
Alors qu'est-ce qui s'est passé, demanda Millénium, il y a quinze ans ?
Rien du tout. En tout cas, rien n'ayant un rapport avec notre affaire.
C'est à moi seul d'en décider, répondit Andrew.
Je crois que non. Et ça ne sert à rien de demander aux autres, personne n'est ici depuis si longtemps, à part moi, ma fille et Perle de Jade. Et Mila n'avait que deux ans, je ne pense pas qu'elle vous sera d'un grand secours.
Vous refusez de coopérer alors ?
Cette conversation est terminée.
Et, sur ces mots, Monsieur Loyal s'éloigna du petit groupe. Andrew poussa alors un soupir, et Millénium et Mila se regardèrent une nouvelle fois. Enfin, le policier se retourna vers la dresseuse :
Je suppose que tu ne pourras pas m'aider.
La jeune fille secoua piteusement la tête, mais le policier ne semblait pas en colère contre elle, juste épuisé. De toute façon, il était tard, et, contrairement à la veille, personne n'était d'humeur à faire la fête. Ce pourquoi, sans qu'aucun ne prit la parole, chacun décida de quitter le chapiteau pour vaquer à ses occupations, ou pour aller se coucher. Du moins était-ce ce que pensait Mila, toujours en compagnie de Millénium, lorsqu'elle s'aperçut que Raphaël était présent non loin d'ici, caché derrière le chapiteau. Automatiquement, le magicien se dirigea vers son assistant, qui avait à nouveau sa perruque sur la tête :
Mais qu'est-ce que tu fais ici ?
Ouah ! Tu m'as fais peur !
Et en effet, Raphaël avait bien dû faire un bond de quelques mètres en arrière, surpris par l'intervention de Millénium. Doucement, Mila lui fit un petit sourire de salutation, mais il ne semblait pas y prêter une très grande attention :
Bref, ne restez pas là, ou je vais me faire repérer.
Te faire repérer par qui ?
Ce Noble, Clovis Seduttore ! Je sais qu'il est toujours là. Et il me cherche.
Les deux amis furent surpris par une telle déclaration, et le magicien ne perdit pas de temps :
Bon, il faut que tu nous avoues tout, là. Qu'est-ce qui se passe ?
Ben...
Ooooh, vous voilà donc !
Ni une, ni deux, les trois artistes se retournèrent. Aucun d'eux ne s'était aperçu que le Noble en question était présent, accompagné de deux gardes du corps aussi impressionnant que des gorilles, et apparemment aussi stoïques que des rochers. Mais de toute façon, ce n'était pas le plus important. En regardant son ami, Millénium s'aperçut que ce dernier était en train de transpirer, comme s'il allait affronter un monstre terrifiant :
Je vous félicite pour votre superbe représentation, fit Clovis en frappant dans ses mains. Vraiment très impressionnant je dois dire.
Son regard ne quittait pas Mila des yeux, et cette dernière s'en sentait plus que gênée. Cependant les yeux du Noble se dirigèrent ensuite vers Raphaël :
Au fait, j'ai l'impression de vous avoir déjà vue.
Ce... Je ne me souviens pas de vous, répondit le jeune androgyne qui ne cessait de trembler, inquiétant ses amis.
Non, non, je ne pourrai pas oublier un si joli visage. Et jamais je ne pourrai mettre mal à l'aise l'une de mes conquêtes. Je suis sûr de vous avoir déjà vue.
Qu'est-ce que vous faîtes là ?
Chacun s'aperçut que Lucy aussi venait d'arriver, toujours dans son costume de ballerine, et surtout, intriguée par cette réunion de la première heure. Cependant, lorsqu'elle reconnu le Noble, Mila cru voir un frisson la parcourir, et Clovis ne perdit pas de temps pour lui prendre la main afin d'y déposer un baiser :
Bonsoir mademoiselle. J'ai apprécié votre numéro, soyez-en sûre.
Bien que la ballerine était habituée aux hommes, et même, riait souvent de leurs parades et leurs tentatives de séductions, cette fois-ci, elle semblait presque dégoûtée par le geste de Clovis, et se hâta de retirer sa main :
Tout le plaisir est pour moi, grinça-t-elle.
Puis, rapidement, elle alla rejoindre ses amis. Toutefois, le Noble ne semblait pas très enclin à partir, et malheureusement pour Raphaël, qui avait tenté de profiter de la situation pour partir, il fut de nouveau interrogé :
Sérieusement, votre identité m'intrigue. Quel est votre nom ?
Je...
Mademoiselle ?
Alors que tous les regards étaient dirigés vers l'assistant androgyne, ce dernier était presque effrayé, comme si on était en train de lui faire du mal :
Ra... Raphaëlle, déglutit alors le jeune homme.
R...
Aussitôt, sans que personne ne s'y attende, Clovis recula, le visage d'abord blanc, comme s'il était prit d'un malaise. Heureusement, il fut rattrapé par l'un de ses gardes du corps, lui laissant alors le temps de prendre un mouchoir en soie pour essuyer son front en sueur. Quelques minutes après, le Noble retrouva une teinte normale et se redressa. Néanmoins, il était loin d'être calmé :
Vous... Sale cafard ! Vous allez enfin payer !
A ces mots, n'écoutant que son cœur, Millénium se plaça devant son assistant et ami, comme pour le protéger d'une attaque des deux gorilles. Même si le magicien savait qu'il ne faisait pas le poids, il n'avait pas le droit de laisser son ami :
Puis-je savoir ce que vous comptez faire ?
Mais... Le capturer, bien sûr ! Ce démon au visage d'ange, cet... Homme... Est recherché pour outrage et crime de lèse-majesté !
Face à une telle déclaration, chacun resta sans voix, et Lucy et Mila se regardèrent pendant quelques secondes. Tous se posaient des questions, bien entendu, cependant, aucun n'aimait la royauté par ici, et Raphaël était un collègue, voire même un ami, malgré son mauvais caractère. Par ailleurs, Millénium fut le premier à le défendre :
Homme ? Mais voyons, mon assistante est une femme tout à fait normale, cela se voit tout de même.
Je l'ai cru moi aussi, mais c'est faux ! Cet homme est recherché, et il doit payer pour ses crimes !
Sur quoi vous basez-vous pour dire qu'il s'agit d'un homme ? Je pense quand même qu'il faut faire preuve d'une grande imagination.
Que... Comment osez-vous !
Alors que les deux gardes s'apprêtaient à s'emparer de Millénium et de Raphaël, ce furent au tour de Mila et de Lucy de se placer devant eux. Si Mila était très inquiète, Lucy semblait bien plus haineuse, et lançait des regards noirs au Noble se dressant devant eux :
Quelle preuve avez-vous qu'il s'agit d'un homme ?
Aucune, ma mémoire suffit, répondit Clovis en tapant du pieds.
Navré de vous décevoir, intervint Millénium, mais votre mémoire vous fait défaut. Raphaëlle est bien une femme.
Clovis croisa alors les bras, et rappela alors ses deux gorilles, qui reculèrent à contre cœur. D'après son regard, celui-ci ne semblait pas croire la version du magicien. Mais alors, pourquoi avait-il rappelé ses hommes ?
Ho... voilà qui est fort amusant. Mais à moins de dénuder notre ami ici présent, je ne vois pas ce qui pourrait le ou la disculper.
Ce ne sera pas nécessaire, répondit Millénium. Sachez que mon assistante et moi-même...
Le magicien se coupa alors en plein milieu de se phrase, comme prit d'un sérieux doute, puis inspira alors profondément, avant de continuer :
Nous entretenons des relations intimes depuis quelques semaines.
Personne ne semblait s'attendre à une telle réponse, et aussitôt, le rouge monta aux joues de Raphaël et de Mila, tandis que Lucy s’esclaffait :
Gwêêêêê ?
Clovis, de son côté, avait une mine à la fois impressionnée et dégoûtée, et il y avait de quoi. En fait, Mila se demandait même si c'était vrai, après tout, cela expliquerait bien des choses. Mais le Noble interrompit les réflexions naissantes :
J'ai un peu de mal à vous croire. Vos amies n'ont pas l'air au courant.
En fait... Je n'osais pas leur dire que j'avais une relation avec Raphaëlle, alors qu'elles voulaient toutes les deux sortir avec moi, mais je suppose que vous connaissez ça.
Quand bien même... Cela pourrait être un mensonge destiné à protéger cette vermine.
Bon, vous m'y obligez.
Et avant même que chaque personne ne puisse réagir, Millénium avait saisit d'une main le poignet de Raphaël, et de l'autre son visage pour le rapprocher du sien et lui donner un baiser passionné. A cette vue, Mila se sentit devenir pivoine, et Lucy resta sans voix. Par ailleurs, il en alla de même pour Clovis, qui resta bouche bée, pointant du doigt le couple en tremblant. Quand enfin, le baiser fut terminé, l'assistant androgyne se dégagea avant de reculer en se tenant la bouche, tandis que le magicien se retournait vers le Noble :
La voilà, votre preuve. Satisfait ?
Que... je...
Clovis prit une profonde inspiration, puis finit par hocher la tête. Cependant, son visage était assez déformé par le dégoût, et il ne fit que répondre :
Très bien, mais je reviendrais ! Je suis sûr de mes souvenirs ! Allez, venez vous deux !
Après ces derniers mots, l'homme blond se retourna avec noblesse, faisant balancer la cape de son costume, puis s'éloigna du petit groupe avec ses deux gardes du corps. Puis, lorsque chacun s'assura qu'il était définitivement parti, Lucy se retourna vers Millénium avant de lui asséner un coup de poings dans le ventre :
Alors, comme ça, je te cours après ?!
Aaaaah ! Mais fallait bien que j'invente !
Et le pauvre Raphaël, tu l'as vu ?
Et en effet, le jeune androgyne était à quatre pattes au sol, sa perruque ôtée, et il semblait complètement perdu, voire même déprimé :
Mon premier baiser... C'est un homme... J'ai été embrassé par un homme...
Désolé mon vieux, fit Millénium en s'approchant de son assistant pour l'aider à se relever. Mais je pouvais pas le laisser t'embarquer comme ça. Ça m'a pas trop plus non plus, mais il faut bien faire ça pour aider ses amis, non.
Millénium...
Face au sourire rassurant du magicien, l'assistant baissa les yeux et poussa un long soupir, comme s'il était, quelque part, heureux de la tournure des événements. Cependant, cela ne l'empêcha pas de frapper lui aussi Millénium au ventre. Ce dernier appuya sur ce dernier en se pliant en quatre au sol pour atténuer la douleur :
Ça, c'est pour m'avoir embrassé, pauvre tâche !
Ouaiiii, rajouta Lucy en donna un coup de pied aux fesses du magicien, et ça c'est pour m’avoir fait passer pour une pucelle !
Aaaah, Milaaaaa, aide-moi ! implora alors Millénium, même s'il était presque en train de sourire.
Face aux supplications du magicien, la dresseuse ne fit que secouer la tête. Seule, elle ne pouvait rien contre deux jeunes enragés. Toutefois, la scène l'amusait beaucoup, et après que l'assistant et la ballerine aient tout deux passé leurs nerfs sur le pauvre Millénium, se dernier se redressa en soupirant :
Ah, mon costume, faudra que je le nettoie, c'est pas sympa.
C'est une punition correcte, répondit alors Lucy. Enfin, bref, il y a plus important.
A ces mots, Lucy se retourna vers Raphaël, et croisa les bras. Elle fut alors suivie par Mila et Millénium, qui se posaient exactement les mêmes questions :
Est-ce que c'est vraiment toi qui est recherché ? Et pourquoi ?
Ben...
L'assistant semblait hésité. Néanmoins, il devait une fière chandelle à Millénium, alors il leur devait au moins cela, ce pourquoi il prit la parole :
Alors pour commencer, ce n'est pas ma faute, okay ? Ça remonte à il y a deux ans. A cette époque, j'avais les cheveux un peu long, et je me souciais pas trop de mon apparence.
Tu voulais vraiment passer pour une fille... Aïeuh !
Lucy venait de couper court à la remarque de Millénium, souhaitant entendre la suite de l'histoire :
Bref. Or, il se trouve que ce Clovis est venu dans mon village pour je ne sais plus quoi. Bien évidemment, on lui a servi un festin de roi, et tout le monde s'est très bien occupé de lui à l'auberge. Et je travaillais là-bas en tant que serveur. Sauf que pour je ne sais quelle raison, je lui ai tapé dans l’œil, et il a demandé au patron un entretien privé avec moi. J'avais rien compris, et pour le dire franchement, j'avais plus envie de me tirer qu'autre chose. Mais bon, si je voulais garder mon travail, fallait bien y aller, donc j'ai dû me forcer.
Et après ? Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
Pff, ben cet idiot à deux neurones me prenait VRAIMENT pour une fille, et avant même de pouvoir dire quoi que ce soit, il s'est jeté sur moi pour arracher mes vêtements. Et bien sûr, il s'est rapidement heurté au problème.
Après un coup d'œil rapide envers ses amis, Mila s'aperçut que Lucy était en train de trembler, et que Millénium ne regardait même plus Raphaël droit dans les yeux. Cependant, ce dernier continuait de raconter :
Enfin voilà, il a voulu hurler, mais comme j'avais pas envie qu'on me trouve comme ça, ben... J'ai frappé ses noix, et je me suis tiré. Et maintenant, je suis recherché pour crime de lèse-majesté et outrage à un Noble, alors que c'est ce crétin qui ne sait même pas faire la différence homme/femme qui m'a agressé... Euh... Vous allez bien ?
Ce fut alors la phrase de trop, et avant même que Raphaël ou Mila ne s'en rendent compte, Lucy et Millénium éclatèrent de rire, l'un se tenant les côtes tandis que l'autre riait à gorge déployée :
Oh... oh non... Je le crois pas ! C'est vraiment trop drôle !
Rien qu'à imaginer sa tête ! Ahhh, j'en peux plus !
A force de rire, Lucy était presque en train de se rouler par terre, ce qui eut bien sûr le don d'énerver l'assistant androgyne, dont le rouge monta bien vite aux joues. De son côté, Mila avait elle aussi, envie de réprimer un sourire, mais c'était très difficile. Il était vrai qu'imaginer Clovis dans une telle situation, c'était vraiment cocasse. En fait, hilarant même, bien que cela ne soit pas spécialement sympathique pour Raphaël :
Je vois que je raconte des histoires très drôles.
Roh, mais... Haha, fit Millénium entre deux rires, ne t'inquiètes, pas, on se moque pas de toi.
C'est... C'est vrai... C'est juste que...
Aussitôt, les rires redoublèrent, et Mila ne tarda pas à se joindre à eux. Cependant, l'instant fut de courte durée puisque Raphaël empoigna sa perruque puis commença à s'éloigner :
Je savais bien que j'aurai dû rien dire.
Oh non, t'en vas pas, c'est juste pour rire.
Elle a raison, continua Millénium tout en se plaçant devant l'assistant. C'était pas contre toi.
Ouai... Ben c'est pas vous qui avez failli vous faire avoir.
Désolé, fit le magicien en frottant la tête de Raphaël. Mais maintenant qu'on en sait plus sur toi, on est juste content de t'avoir défendu. Maintenant, c'est comme si tu étais un membre à part entière de notre cirque.
Je...
Raphaël n'osait même pas parler, et aussitôt, le rouge lui monta aux joues. En tournant la tête, il n'aperçut que Lucy et Mila en train de hocher la tête, signifiant qu'elles étaient complètement d'accord avec lui. Gêné par la situation, l'assistant détourna le regard :
Pff, c'est ridicule !
Et aussitôt, il prit la poudre d'escampette. Sauf que cette fois, aucun des membres du trio ne chercha à le rattraper. Bien au contraire, chacun d'eux était en train de sourire. Enfin, au bout de quelques minutes, Millénium se retourna vers ses amis :
Bon, je crois qu'il est l'heure d'aller se coucher.
Tu as raison, répondit Lucy. Viens, Mila, allons-y.
Après ces mots, le trio se sépara et chacun se dirigea vers sa roulotte respective, afin de profiter du sommeil. Mila fit un bisous rapide à son amie, puis referma la porte derrière elle. Sa chambre était un peu en bazar, mais cela ne la gêna pas plus que ça et la jeune fille ne fit que bousculer certains objets quelconques pour se laisser retomber sur son lit. Si elle avait beaucoup transpiré pendant son numéro, il était trop tard pour prendre une douche, et, de toute façon, la dresseuse était bien trop fatiguée pour le faire. Cependant, il lui était interdit de froisser son costume, de ce fait, elle le retira de bonne grâce, tout en détachant sa queue de cheval, avant d'enfiler une petite tunique lui faisant office de pyjama. Elle était même tellement fatiguée qu'elle l'avait mise les yeux fermés, à moitié allongée. En même temps, avec tous ces enchaînements, plus une représentation perturbée, impossible de ne pas être épuisé, et, bien vite, Mila se laissa sombrer dans les bras de Morphée.

S'il te plaît ! Encore !
Oh, mais tu ne veux jamais t'arrêter.
C'était Mila, toute petite, probablement âgée de deux ans, assise dans un lit minuscule. A ses côtés, Perle de Jade, bien plus jeune que maintenant, était en train de la border, le sourire aux lèvres. Cependant, la petite fille ne semblait pas décidée à s'endormir :
Encore une histoire ! S'il te plaît !
Mais il faut dormir, maintenant.
Juste uuuuuuneuh !
Bon, très bien. C'est l'histoire d'une jeune fille de tisseur. Elle était incroyablement belle, mais était enfermée chez elle car son père voulait la garder pour elle...
Les yeux de Mila ne cessaient de s'illuminer tandis que la voyante racontait son histoire. Bien entendu, ce n'était pas la première fois qu'elle tentait de faire dormir l'incorrigible enfant, mais bon, elle était tellement mignonne que l'on pouvait tout lui pardonner. Quand, enfin, la jeune femme eut terminé, la fillette se redressa, puis alla se blottir contre Perle de Jade :
Tu es comme ma maman! Tu es trop gentille !
Je suis contente si tu penses ainsi.
Dis... C'est quoi ton vrai nom ?
Marjane.
C'est jolie.
Enfin, la petite Mila coopéra et s'allongea pour s'endormir profondément, tandis que la voyante la bordait encore quelques minutes, l'embrassant sur le front, avant de la laisser.

Un bruit réveilla Mila. Ses yeux à moitié-clos ne cessaient de cligner, tandis qu'elle prenait une grande inspiration pour se réveiller. Quelle heure était-il ? A travers la fenêtre, la dresseuse s'aperçut qu'il faisait toujours noir. Il devait être très tôt, et de surcroît, pas assez tard pour que la jeune fille se lève de son lit. Toutefois, le bruit continuait à l'extérieur, obligeant Mila à se couvrir les oreilles avec son oreiller. Il était désagréable, ce son, comme si on traînait quelque chose de lourd sur le sol. Vraiment pénible, et la demoiselle était bien trop fatiguée pour se lever et demander le silence, surtout que ça ne devait pas être pratique pour les employés de continuer de travailler à cette heure. Enfin, le bruit cessa, et Mila poussa un soupir de soulagement, suivi d'un soupir de fatigue, et la jeune fille ne prit pas longtemps pour s'endormir.

Horrible... Usé... Blessé... Qui était ce loup enfermé ? Mila avait beau le regarder, elle ne comprenait pas sa souffrance. Ce pauvre loup noir, enfermé dans une cage, et agonisant tout doucement. Mais où avait-il mal ? La petite fille n'arrivait même pas à le dire. Tout doucement, elle fit passer sa main à travers les barreaux, comme si elle souhaitait toucher la bête. Mais aussitôt, celle-ci s'affola, et tenta de mordre la fillette. Apeurée, Mila recula, mais ne bougea pas, continuant de regarder l'animal tourner en rond. Quelle pauvre bête. Pourquoi tant de souffrance ? Elle voulait la délivrer, mais était trop petite pour atteindre la serrure. Que faire ?Mais sans s'y attendre, le loup noir s'avança vers les barreaux et fit passer son museau, avant de renifler. Tout d'abord surprise, la gamine fut anxieuse à l'idée de retenter de caresser l'animal, puis finalement, se fit une raison, et alla toucher le bout du nez de l'animal. Tout doucement, elle murmura quelques mots :
Pourquoi es-tu là ?
Pourquoi était-il enfermé, à souffrir toute la journée ? Qu'avait bien pu faire ce loup pour se retrouver derrière les barreaux ? La petite n'en savait rien, mais fut surprise de voir la mâchoire du loup s'ouvrir.

Les rayons du soleil venait de passer par la fenêtre. Il devait être très tôt. Tout en se frottant les yeux, Mila se réveilla, et bailla un grand coup tandis qu'une larme pointait au bout de son œil. Elle avait fait deux rêves cette nuit, et ils étaient tout deux bien étrange. D'aussi loin qu'elle s'en souvienne, il n'y avait jamais eut de loup dans le cirque, c'étaient des animaux bien trop difficiles à maîtriser et pas assez spectaculaires pour qu'on y mette le prix. Et même si la jeune fille considérait bien Perle de Jade comme sa mère... Elle ne lui avait jamais parlé. Étant muette, comment aurait-elle bien pu ? Mais bon, là était l'intérêt des rêves, ils étaient anormaux. Ce devait être un fantasme, tout simplement. Après tout, qui étant atteint de mutisme n'aurait jamais souhaité parler ?
La dresseuse poussa un très long soupir, puis prit ses affaires et se dirigea vers l'aménagement des « douches », ou plutôt, un coin tranquille séparé par deux barrières pour éviter de mêler les hommes et les femmes, et où l'eau froide trempait dans une bassine. Lorsqu'enfin, Mila arriva, Lucy était déjà là, vêtue seulement d'un corset et d'une culotte large, elle était en train de se frotter les bras. Aussitôt, son amie vint la rejoindre, et la jeune blonde eut un sourire :
Coucou ! Il fait pas chaud hein ? Attends, je te frotte le dos, si tu veux.
Très contente de la proposition, la dresseuse retira sa tunique, puis prit un petit sceau pour prendre l'eau froide et en renverser sur sa tête. Brrr ! C'était vraiment désagréable ! Heureusement qu'elle ne se lavait pas tous les jours. Sauf lorsqu'il y avait une représentation, donc ça faisait en fait deux jours de suite qu'elle était obligée de se nettoyer le corps au risque d'attraper la mort. Heureusement, Lucy vint la rassurer en lui frottant le dos pour l'aider à se laver :
Dur, dur en ce moment. Je pense que le meurtrier n'a pas de soucis à se faire, il va tous nous tuer en nous faisant attraper un rhume.
Mila répondit en hochant la tête, puis éternua un petit coup, renforçant l'idée reçue. Après quelques minutes, ce fut au tour de la dresseuse de s'occuper de son amie, et celle-ci prit l'éponge pour la nettoyer tout doucement, frottant le dos de haut en bas :
Enfin, je suppose que ce soir on ne fera pas de numéro. Au pire, on en refera un dans la semaine, le temps que le chemin soit déblayé. Donc pas de douche !
La jeune fille eut un petit rire, puis termina le travail. Lorsqu'enfin, elles estimèrent leurs corps assez propres, les deux amies s'emparèrent d'une serviette pour se sécher, puis enfilèrent leurs vêtements respectifs. Rien de très professionnel, juste quelques tenues débraillées. En même temps, ils étaient bohémiens, et n'étaient pas un cirque de très grande envergure, alors l'argent ne coulait pas tellement à flot, d'où le peu de vêtements. Enfin, la ballerine sortit de la zone avec son amie :
Il faudra faire une lessive pour tout à l'heure. Tiens... ?
Au loin, on pouvait apercevoir un regroupement, comme la veille. Ni une, ni deux, les deux artistes se précipitèrent en avant pour voir ce qu'il se passait. Millénium, Caïn et Abel, Monsieur Loyal, Nero, King et Andrew étaient en train de discuter, et chacun semblait très inquiet, jusqu'à ce que Lucy n'intervienne :
Qu'est-ce qui se passe ?
Perle de Jade a disparu ! Répondit alors Nero. J'étais venu m’enquérir de son état, mais le lit était défait, et elle n'était pas dans sa roulotte.
Et personne ne l'a vu.
J'ai monté la garde au cirque toute la nuit, fit Monsieur Loyal, mais je n'ai vu personne.
Elle doit être dans le coin, répondit Millénium, il faut juste qu'on la cherche.
Mila était très inquiète pas cette subite nouvelle. Les révélations d'hier avaient de quoi mettre la voyante dans l'embarras, et puis, peut-être qu'elle était partie dans un accès de démence ? Après tout, elle n'avait pas l'air bien, alors il était possible qu'elle se soit levée pour aller quelque part sans s'en rendre compte. Et si elle avait fait un malaise ? D'un seul coup, la jeune fille se sentit mal, et se proposa aussi d'aider dans les recherches :
Bien, attendez-moi, je vais juste passer à ma roulotte.
Monsieur Loyal s'empressa de retourner dans sa chambre sur roue, sans doute pour se préparer. S'il avait monté la garde toute la nuit, alors il n'était pas anormal de le savoir épuisé, et puis, peut-être avait-il envie de se changer. Cependant, il n'y avait pas de quoi s'en préoccuper, le seul sujet était ici Perle de Jade, et Andrew se chargea de briser le silence :
Vous êtes sûr qu'elle ne pouvait pas se lever ?
Je n'en sais rien, répondit Nero en se grattant la tête. Son état était préoccupant sans être grave, et une bonne nuit de sommeil aurait dû l'aider à se remettre sur pieds. Mais elle était en état de choc, donc je ne sais pas si elle aurait pu se lever.
On l'a peut-être aidé, supposa l'un des jumeau.
Oui, elle avait peut-être faim, ou quelque chose comme ça ?
Sérieusement, j'en doute, déclara Andrew.
AAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAAH !
Un cri retentissant se fit entendre, et tous les artistes sursautèrent avant de se tourner vers la provenance du hurlement. Aussitôt, Andrew se précipita dans sa direction, tandis que Millénium fut le premier à dire d'où il venait :
C'est Monsieur Loyal !
Subitement très inquiète, Mila suivit Andrew, et bientôt, les autres artistes firent de même. Le policier était devant la porte de la roulotte et frappait avec force :
Monsieur Loyal ! Ouvrez cette porte !
Le patron du cirque ne mit pas beaucoup de temps à obéir. Mila s'aperçut qu'il était en train de trembler. Son visage était blanc, et il n'arrivait même pas à prononcer un seul mot, à part pointer l'intérieur de sa roulotte du bout du doigt. Sans perdre de temps, Andrew entra, suivit de la dresseuse.

Jamais on ne pouvait s'attendre à une telle chose. La scène était encore plus affreuse. Un cercueil était maintenu debout en équilibre au fond de la roulotte. Ouvert, il avait laissé tomber au sol un cadavre, celui d'une femme. Son visage était à peine reconnaissable tellement sa tête avait été endommagée, comme si on l'avait frappée plusieurs fois de toutes ses forces. C'était barbare, mais Mila ne s'en préoccupa pas plus. Elle reconnaissait les vêtements, et surtout, la bague sertie d'une pierre de jade à la main ensanglantée de la victime. Son cœur ne fit qu'un tour, et la jeune fille recula près de son père. Elle ne voulait pas croire que cela puisse être vrai. Non, ça ne pouvait pas être vrai ! Ça ne devait pas ! C'était impossible ! La dresseuse ne pouvait le croire, et fut prise d'un mal de tête affreux. Serrant son crâne entre ses mains, elle avait envie de hurler, mais aucun son ne sortait de sa bouche, et bientôt, elle sentit ses jambes vaciller et tomba au sol, évanouie.

Avant même que Mila ne touche le sol, Andrew venait de la rattraper, sachant que Monsieur Loyal ne serait pas en état de le faire. Très vite, il fut rejoint par le reste des artistes et par Nero, et chacun fut tout aussi choqué que les autres. Bien entendu, vu l'état du corps, il était impossible que la voyante soit encore en vie. Mais, comme s'il agissait par instinct, le médecin n'écouta que son cœur et se précipita en avant pour s'occuper du corps. Lucy et Millénium, de leur côté, prirent chacun Mila dans leurs bras afin de la transporter dans sa roulotte, tandis que les jumeaux se chargeaient de faire asseoir Monsieur Loyal. De son côté, Andrew regardait Nero en serrant le poing, lui-même choqué par cette vision :
Vous croyez toujours que cela n'a pas de rapport avec ce qu'il s'est passé ici, il y a quinze ans ?!
Le patron du cirque, aux mots du policier, releva tout doucement la tête. Son visage avait légèrement retrouvé des couleurs, mais il restait tout de même saisi de tremblements, et eut bien du mal à répondre sans déglutir :
Absolument pas. Jusqu'ici, rien ne le prouve.
Non mais attendez ! Perle de Jade nous parle d'un événement ayant eut lieu il y a quinze ans dans ce cirque, et le lendemain, on la retrouve défigurée à coup de massue ! Vous trouvez ça normal, vous ?!
L'homme n'osa répondre, et Andrew poussa un soupir devant l'entêtement de son interlocuteur. Il s'agissait d'un autre meurtre en moins de deux jours, et il n'avait pas plus d'indices qu'au début de l'enquête, à part une simple piste que personne ne pouvait éclairer. D'un geste simple et rapide, il incita les jumeaux à quitter les lieux au plus vite, tandis que Millénium et Lucy revenaient. Cependant, le magicien refusa d'obéir et retourna dans la roulotte, laissant la ballerine aux soins de leur amie :
Je crois avoir demandé à ce que personne ne vienne, fit le policier en voyant Millénium revenir.
Vous savez quoi ? Ce salop a tué Perle de Jade ! Et rien que pour ça, je refuse de partir ! Cette fille, c'était un ange avec nous, presque la maman de Mila, et on la lui a enlevé !
Je peux comprendre que vous soyez mal à l'aise vis-à-vis de ça...
Mal à l'aise ?! Je suis en colère !
Oui, et inutile.
Cette seule phrase suffit alors à calmer le magicien, tandis qu'Andrew s'approchait de lui, allant de soupir en soupir. Mais qui lui avait donné une telle bande d'incapables ? Et puis, de plus, s'il tenait à éloigner le plus de monde, c'était bien parce qu'il avait peur que le coupable ne soit encore présent. En revanche, il avait besoin de Nero et de Monsieur Loyal, mais pas de ce séducteur de pacotille présent devant lui :
Donc vous comprendrez que...
Andrew, ramènes-toi.
Alors que le policier s'apprêtait à critiquer la familiarité du médecin, ce dernier fut prit de court en voyant que Nero tenait un couteau ensanglanté entre ses doigts, comme s'il cherchait à éviter le contact le plus possible. Étonné et anxieux, Andrew s'approcha tandis que le médecin reprit la parole :
C'était sous la victime.
Sous Perle de Jade ?
Oui. Et je pense que si c'est le même tueur, ce que je crois, il s'agit du couteau ayant servi à tuer Pile & Face.
L'hypothèse de Nero avait de quoi désarçonner beaucoup de monde, et, ni une, ni deux, Millénium et Monsieur Loyal s'étaient approchés. Andrew, ayant totalement oublié la présence du magicien, continua d'interroger son interlocuteur :
Comment ça ? Qu'est-ce qui vous avance à dire ça ?
Je vais vous expliquer.
Hochant la tête, le médecin se retourna, puis s'approcha du corps avant de la recouvrir avec un drap. Pendant quelques minutes, ses yeux restèrent clos, comme s'il souhaitait la voir monter au paradis à l'aide de ses simples prières. Bien entendu, lui-même était très perturbé par la mort de son amie, mais devait rester sobre et professionnel, ce pourquoi il se redressa :
Je n'ai pas eu le temps de m'occuper sérieusement du corps, mais je peux déjà avancer une idée, et elle me semble être la plus logique. Ce n'est pas très propre à dire, mais j'ai pu me rendre compte que, malgré l'état presque défiguré de Perle de Jade, il manquait ses globes oculaires.
Quoi ?! Sursauta Millénium. Mais alors on...
Lui a arraché les yeux, oui.
Subitement, les trois hommes présents se sentirent pris d'un malaise, et personne n'osa poser le regard sur le cadavre camouflé par le drap. Toutefois, le médecin continua :
Malgré tout, et je ne sais pas si c'est une bonne nouvelle, mais il n'y a pas eu de saignements au niveau des orbites. Il y a donc eut ablation post-mortem.
Après qu'elle soit morte.
C'est ça. Je ne sais pas comment il a fait pour les enlever, après avoir frappé aussi fort. Il lui a probablement brisé le crâne d'un seul coup. Mais là où ça devient intéressant, c'est le rapport avec Pile & Face.
Et quel est-il ? Demanda Monsieur Loyal.
Vous rappelez-vous de l'état dans lequel nous les avons trouvés ?
Personne ne prit beaucoup de temps pour répondre, tant la scène avait été marquant, et ce fut Millénium le premier à répondre :
On les a retrouvé poignardés, suspendus par des crocs de boucher installés dans leurs bouches.
C'est ça. Eh bien, l'installation était également post-mortem dans notre cas. Un coup fatal leur a tous les deux été porté directement au cœur par un coup de couteau. Et après ça, notre tueur a réalisé sa petite mise en scène. Et là aussi, il a du goût pour le spectacle, en plaçant Perle de Jade dans un cercueil dans la roulotte de Monsieur Loyal.
Mais c'est un fou !
Peut-être... Mais ne remarquez-vous rien entre ces trois assassinats ?
Cette question était plutôt corsée, et à bien y réfléchir, ni Monsieur Loyal, ni Millénium n'en connaissait la réponse. Andrew, en revanche, sembla taper du poing dans la paume de sa main. Visiblement, il avait trouvé :
Pile & Face ont eut leur sourire figé... Perle de Jade a eut les yeux arrachés...
Je vois que tu comprends vite. Oui. Étrangement, nos deux clowns sont condamnés à sourire pour l'éternité, et Perle de Jade, notre voyante, à rester dans le noir le plus complet.
Une mise en scène ? Supposa Millénium.
Mais ça ne coïncide pas du tout ! Reprit Monsieur Loyal. Je veux dire, on dirait que d'un côté, il veut renforcé le symbole du métier de Pile & Face, et de l'autre, qu'il veut justement voir Perle de Jade y renoncer. En plus, les meurtres sont différents. Nos deux clowns ont été tués rapidement et sans douleur, alors que Perle de Jade a été presque battue à mort.
La façon dont ils ont été tués n'ont rien à voir, interrompit alors Nero. N'est-ce pas, inspecteur ?
Je pense, en effet, que la façon dont ils sont morts, et leur mise en scène, n'ont rien à voir avec une haine personnelle. Pile & Face et Perle de Jade ne sont que des dommages collatéraux. C'est au cirque qu'il en veut.
Au cirque ? S'étrangla Monsieur Loyal. Comment ça ?
Andrew et Nero se contemplèrent. Si l'un avait comprit grâce aux examens pratiqués sur les cadavres, l'autre pouvait parfaitement utiliser ses connaissances en matière de meurtre pour élucider l'affaire. Il n'était pas inspecteur pour rien :
En fait, ce type est probablement un tueur en série. Nous avons été assez bête pour croire qu'il en voulait personnellement à Pile & Face, mais en fait, c'est au cirque entier qu'il en veut. Il fait passer des messages de différente façon, mais tous ont la même signification.
La mort des artistes, donc, la destruction du cirque, continua Nero.
Et c'est pour cela qu'il utilise les symboles de leur œuvre. Pile & Face doivent faire rire, et Perle de Jade doit voir l'avenir. Un sourire éternel et une perte de vision.
Un dernier élément vient d'ailleurs argumenter cette hypothèse.
A ces mots, le médecin montra une nouvelle fois le couteau qu'il avait trouvé :
Nous laisser l'arme du crime serait une manière bien trop simpliste de le guider jusqu'à lui. Il s'amuse, et je suis persuadé qu'au prochain meurtre, on retrouvera l'arme lourde qui a tué Perle de Jade.
Meurtre qui ne se produira pas, interrompit Monsieur Loyal. Je peux compter sur vous, Andrew, n'est-ce pas ?
Le policier, de son côté, n'avait rien dit pour l'instant, laissant Nero expliquer sa deuxième théorie. Puis, lors de l'intervention du patron du cirque, il se redressa. Son visage n'exprimait presque aucune émotion, à part de l'irritation :
Eh bien, ça dépends. Est-ce que MOI, je peux compter sur vous ?
Comment ça ?
Vous refusez toujours de me dire ce qu'il s'est passé, il y a quinze ans.
Je vous l'assure, cela n'a rien à voir ! Par ailleurs, l'argumentation de Nero me le prouve. Si quelqu'un en veut au cirque, cela ne peut être ni moi, ni Mila, ni feu Perle de Jade, et nous étions tous trois les seuls présents dans ce cirque il y a quinze ans.
Alors pour vous, cela n'a aucun rapport ?
Absolument aucun !
Andrew étouffa un grognement. Certes, si, comme il le pensait, il s'agissait de quelqu'un faisant partie du cirque, alors il ne pouvait y avoir aucun rapport entre les meurtres et la mystérieuse affaire datant d'une quinzaine d'années. Décidément, cet homme était têtu, mais au moins, présentait une argumentation raisonnable.
Après quelques minutes de réflexions, Andrew s’aperçut que Nero était en train de s'occuper du corps de Perle de Jade, et eut un hochement de tête en sa direction, avant de s'approcher de Monsieur Loyal, qui eut subitement un sursaut :
Mais... je sais ! Millénium, tu pourrais nous aider !
Andrew fut surpris, et apparemment, il n'était pas le seul, car le magicien ne semblait pas tellement comprendre où exactement le patron du cirque souhaitait en venir :
Comment ça ?
Tu connais des choses sur les tueurs en série, n'est-ce pas ?
Mais de quoi parlez-vous ? Intervint alors Andrew. Quel rapport entre Millénium et un tueur en série ?!
Son père était...
LA FERME !
La voix de Millénium avait retentit comme un coup de tonnerre, et les trois hommes s'immobilisèrent. Le magicien était presque en train de trembler et serrait le poing avec force, au point même que ses ongles étaient en train de rentrer dans sa peau. Puis, brusquement, il leva les yeux en direction de Monsieur Loyal :
Je ne vous pensais pas si bas ! Tout le monde ici vous considère comme un père d'adoption ! En venir à... Cet homme n'a rien à voir. JE n'ai rien à voir avec tout ça, alors s'il vous plaît, laissez-moi tranquille !
Puis, à ces mots, Millénium ne laissa le temps à ses interlocuteurs de répondre, et prit la porte pour s'enfuir en courant. Juste derrière se trouvait Lucy, qui, apparemment, avait écouté toute la conversation. Voyant son ami courir, elle fit également de même afin de le rattraper :
Millénium ! Attends !
De leur côté, Monsieur Loyal baissait piteusement les yeux. Andrew et Nero le regardait tout deux, l'un avec pitié, et l'autre avec curiosité. Bien entendu, la réaction de Millénium était très étrange, et le policier se demandait bien ce qui avait pu se passer pour déclencher une telle réaction :
Vous m'expliquez ?
Je pense que Monsieur Loyal saura s'en charger tout seul, fit Nero en prenant le cadavre dans ses bras.
Nero, tu le savais ?
Je suis médecin. Je suis au courant de tout. Et j'avoue que votre réaction était réellement blessante envers lui. Ce n'était qu'un enfant, et même pour protéger le cirque, c'est injuste de l'utiliser de cette manière.
Je...
Bref. C'est à vous de régler ce problème.
A ces mots, le médecin prit congé, et transporta le corps de Perle de Jade jusqu'à sa roulotte. De leur côté, Andrew et Monsieur Loyal se retrouvèrent seuls. Si le policier souhaitait avoir des réponses, le patron du cirque, en revanche, évitait soigneusement son regard :
Je crois que vous n'avez plus le choix.

Un peu plus loin, au niveau de la roulotte de Mila, une ombre était en train de rôder. La jeune fille dormait tranquillement dans son lit, paisible comme un enfant, tandis que Queen la bordait avec gentillesse. Cependant, personne ne sembla remarquer la présence menaçante observant avec discrétion le visage endormi de la dresseuse par la fenêtre.

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