19/10/2011

Premier Sacrifice - Smile

Admirez, admirez, et soyez nombreux ! Venez voir chacun de nos artistes rendre votre soirée inoubliable ! Jamais, vous m'entendez, jamais vous ne pourrez oublier Millénium et ses sublimes tours de magies ! Vous n'êtes pas convaincu ? Alors admirez nos acrobates ! Ou mieux encore, profitez de Mila la dresseuse ! Elle est peut-être muette, mais elle est la seule à se faire obéir des animaux !
Et tandis que le chapiteau se trouvait être rempli de visiteurs, interpellés par le programme de Monsieur Loyal, chacun des artistes mettait tout en œuvre pour satisfaire les moindres désirs du public. Impressionnants pour certains, amusant pour d'autres, n'importe lequel des artistes principaux combla de joie les petits comme les grands, et bientôt, la représentation fut terminée. La plupart des visiteurs s'empressèrent de retourner chez eux, à l'exception de quelques uns, qui en profitèrent pour acheter quelques friandises au passage. Mais bientôt, les employés se chargèrent de nettoyer le chapiteau et les alentours, car après tout, il s'agissait de leur toute première représentation par ici, mais cela ne risquait pas d'être la dernière.
Les artistes, de leur côté, étaient tous, presque au complet, autour d'une large table à l'extérieur, éclairée par quelques faibles torches, tandis que chacun profitait du repas avec appétit. C'est parmi ces individus que l'on retrouvait, aux côtés de Monsieur Loyal, un homme menu, vêtu de rouge et coiffé de cheveux poivres et sels, sa fille, probablement âgée d'à peine seize ou dix-sept ans. Cette dernière était habillée avec une tenue de jeune gymnaste, ses cheveux noirs étaient noués en queue de cheval, laissant cependant quelques mèches entourer ses petits yeux verts. Et son nom, l'autre femme à ses côtés le prononça :
Mila, s'il te plaît, tu peux me passer les restes de soupe ?
La jeune femme qui lui avait adressé la parole était une demoiselle blonde, l'air joviale, et habillée telle une ballerine sortie des opéras. Hochant la tête, la dénommée Mila lui donna ce qu'elle lui réclamait, avant de se pencher sur son plat, observant un à un chacun de ses compagnons. Il y avait tout d'abord, face à elle, Millénium, le magnifique magicien, star incontestée du cirque, dont le costume s'accordait parfaitement avec sa profession, à l'exception de son haut de forme, qu'il refusait de porter hors des représentations, laissant ainsi à l'air libre sa magnifique chevelure ocre répartie en dégradé autour de ses yeux bleus. À ses côtés, son assistante, Raphaëlle, sublime brunette qui ne faisait cependant que regarder son assiette. À côté de Mila, la jeune fille qui l'avait interpellée s'appelait Lucy, et se trouvait à la gauche de la Perle de Jade, la voyante du cirque. Vêtue d'une longue cape, elle avait tout de même daigné retirer sa capuche, afin de manger, dévoilant sa peau halée, ses cheveux d'ébène, et son visage ferme et agréable, ne laissant pas deviner le fait qu'elle avait depuis un moment dépassé la quarantaine. Plus loin, les deux jumeaux acrobates s'amusaient à se lancer un peu de purée, comme de jeunes enfants, alors qu'ils étaient pourtant adultes. Caïn et Abel se ressemblaient énormément, tant physiquement que mentalement, chacun doté d'une sculpture impressionnante et d'une coupe de cheveux coupée au carré pour ne pas les gêner. Face à eux, Pile & Face, le duo de clown, venaient de retirer leur costume, laissant admirer leurs traits fins à chacun d'eux, encore légèrement camouflé par les restes de maquillages qu'ils avaient tout deux oubliés d'enlever. Enfin, tout au fond se trouvait un couple. King, homme robuste et de couleur noir aux yeux d'ébène, tentait tant bien que mal avec sa femme, Queen, petit blonde aux cheveux courts, à faire manger leur fille, Kitty, jolie petite fille métisse d'à peine deux ans :
Mila...
La jeune dresseuse, encore perdue dans ses pensées, n'entendit pas l'appel de son amie :
Mila !
Brusquement, la concernée se redressa, renversant au passage le peu de soupe qu'elle avait récupéré dans son assiette creuse. Confuse, les joues rosies, la demoiselle prit rapidement un mouchoir pour essuyer, sous les rires amicaux de Monsieur Loyal et d'autres artistes, habitués à ses maladresses. Lorsqu'enfin, plus aucun liquide ne risquait d'embêter les mangeurs, Mila se tourna vers Lucy, qui, le sourire aux lèvres, lui indiqua de s'éloigner de la table pour se diriger un peu plus loin, en direction des roulottes. Après quelques minutes de marches, les deux jeunes filles étaient enfin seules, et la ballerine eut un sourire puis déclara :
J'ai enfin fini le cadeau !
Surprise, Mila eut un grand sourire. En effet, depuis quelques temps, chacun des artistes cherchait de son côté un petit présent pour Monsieur Loyal, patron du cirque adulé de tous et qui avait recueilli chacun d'entre eux, leur offrant un toit et un travail, ainsi qu'une agréable vie de bohème. Et apparemment, du côté de Lucy, celle-ci avait choisi de lui offrir une superbe décoration florale dans un cadre, ce qui émerveilla Mila :
Et toi, alors ? Que vas-tu offrir à ton père ?
Alors que la jeune fille s'apprêtait à montrer son futur cadeau, elle remarqua que son amie venait de lever les yeux, et, emportée par la curiosité, elle se retourna. Non loin derrière elle se trouvait un homme aux cheveux noirs, probablement âgé d'à peine trente ans et vêtu d'un costume sombre léger. Et apparemment, il semblait s'intéresser aux deux femmes, puisqu'il s'en approcha, avant de prendre la parole :
Je suppose que vous travaillez pour le cirque.
Je suppose que nos costumes répondent à notre place, ironisa Lucy.
Surpris par la réponse plutôt insolente de la jeune fille, l'homme croisa les bras, puis toisa les deux demoiselles :
Ne plaisantez pas avec moi. Je cherche Monsieur Loyal, je suis de la police.
La police ?
Lucy se retourna vers Mila, toutes deux ne s'attendaient pas du tout à cela. D'ailleurs, devaient-elles lui faire confiance ? Cela pouvait être n'importe qui après tout, alors mieux valait être prudent. Cependant, il valait mieux ne pas prendre de risque, et Lucy s'avança vers l'homme des forces de l'ordre, lui indiquant qu'il fallait la suivre. Intimidée par sa présence, la dresseuse se rua vers son amie pour lui prendre le bras, ne jetant que des regards furtifs en direction de l'inconnu. S'il était de la police, que souhaitait-il à Monsieur Loyal ? Était-ce le cirque qui était visé ? Pourtant, ils n'avaient rien fait de mal, et même, pour éviter de déranger la ville, ils s'étaient installé dans une clairière non loin d'ici, entourée de rocheuses. Alors, que pouvait-on leur reprocher ? La réponse ne tarda pas lorsque le trio arriva enfin au banquet, où chacun des artistes put s'apercevoir de leur présence. D'un seul coup, la bonne ambiance venait de descendre d'un seul coup tandis que l'homme s'approchait de Monsieur Loyal :
Monsieur Loyal ?
C'est moi, fit l'homme aux cheveux gris. Que puis-je pour vous ?
Je suis de la police, et je souhaiterai interroger l'un de vos artiste.
Qui donc ? Et en quel honneur ?
Votre lanceur de couteaux. Et pour meurtre.


Plus personne au cirque n'était désormais d'humeur à faire la fête, malgré cette première représentation réussie. Savoir que l'un des leurs se trouvait à présent entre les mains de la police, cela rendait la plupart des artistes assez mal à l'aise. King avait été emmené dans la roulotte de Monsieur Loyal en compagnie du policier. Même sa femme n'avait pu l'accompagner, et avait donc préféré aller mettre au lit leur fille. Très inquiète pour le sort de son amie, Mila était restée à l'extérieur, Lucy lui tenant compagnie avec Millénium. Ce dernier était assez mal à l'aise, et la ballerine décida alors de rompre le silence :
Pourquoi King... Qu'est-ce qu'il a fait de mal ?
D'après ce type, ils ont retrouvé un notaire assassiné il y a quelques heures, répondit le magicien. Mais je ne comprends pas pourquoi c'est lui qu'on accuse.
Mila ne pouvait rien dire, enfermée dans son mutisme. Depuis sa petite enfance, elle était incapable de parler, mais avait bien entendu trouvé quelques substituts pour pallier aux problèmes de communications. Mais pour une affaire aussi complexe, et ajoutez à cela le choc, la jeune fille n'avait pas la force de répondre.
Après cette brève discussion, le trio ne pipa mot, et chacun semblait enfermé dans son propre esprits, ses propres réflexions. Cependant, très vite, Lucy brisa une nouvelle fois le silence :
Au fait, où sont les autres ?
En effet, à part eux, personne ne se trouvait dans les parages, ce qui avait de quoi être étrange. Après tout, tout le monde aimait King, et il fallait le soutenir, surtout qu'il était forcément innocent :
Je crois que Perle de Jade était fatiguée, Pile et Face sont parti il y a un moment déjà, Caïn et Abel sont allé aider au rangement... énuméra Millénium.
Ça fait du monde qui s'en va tout de même, grommela Lucy. Je peux comprendre que Queen se soit occupée de Kitty, mais les autres n'ont pas d'excuses. Et Nero ?
Il doit pas encore être au courant. On le préviendra.
Nero était le médecin du cirque, et accessoirement, le vétérinaire pour les rares animaux présents, mais ô combien précieux pour la dresseuse. Cette dernière, par ailleurs, se sentit légèrement fatiguée par tout ce stress, et se reposa sur l'épaule de Lucy, qui eut un léger sourire maternel, avant de caresser le visage de son amie. Millénium, aux côtés des deux demoiselles, fut attendri par la scène, mais ne dit rien d'autre. Il était bien trop préoccupé par ce qu'il se passait à l'intérieur.

Personne ne pouvait rien entendre de l'extérieur, et cela valait mieux. Dans cette roulotte, l'ambiance était palpable, et gênait tout particulièrement Monsieur Loyal. Ce dernier était adossé au mur, tandis que King et le policier étaient tout deux assis à une table, l'un face à l'autre, avec au centre, un couteau ensanglanté :
Je m'appelle Andrew, déclara le policier, et je crois bien que vous savez pourquoi je suis là.
Oui, j'ai la vague sensation d'être accusé de quelque chose dont je ne suis pas coupable. Cela dit, j'ai l'habitude. Alors, dîtes moi de quoi, et sur quelles preuves vous m'accusez.
Vous n'y allez pas par quatre chemins.
Tout doucement, le policier appelé Andrew approcha sa main de l'arme couverte de sang, et pianota dessus à l'aide de son index, sans quitter des yeux son interlocuteur :
Vous reconnaissez ce couteau ?
Il ressemble à l'un des miens, oui.
Eh bien c'est avec cette arme que l'on a assassiné le notaire de notre ville. Un homme charmant et aimé de tous. Or, ce couteau n'a jamais été fabriqué dans les environs, mais arrive comme par hasard dans son cœur alors que vous vous êtes installé à peine ce matin. Comment l'expliquez vous ?
Après cette brève explication, Andrew attendit, mais n'écopa qu'un léger rire du lanceur de couteaux, qui se pencha alors en avant, appuyant son menton sur son poings :
Je crois qu'il existe plusieurs failles dans votre raisonnement. Tout d'abord, nous sommes nomades, comme chaque cirque, et c'est la première fois, en tout cas pour moi, que nous venons par ici. Alors pour quelle raison aurai-je souhaité assassiner un homme que je ne connais pas ? Deuxièmement, je n'ai pas bougé du cirque depuis que nous sommes arrivés, donc il se trouve que j'ai un alibi.
Et ce couteau n'est donc pas le vôtre, vous l'affirmez.
… Il se trouve que l'un de mes accessoire, en l'occurrence un de mes couteaux, a effectivement disparu.
Comme c'est commode.
L'interrogatoire prenait une toute autre ampleur. Apparemment, King avait beau avoir un alibi, et encore, qui n'était pas tout à fait valide, Andrew ne semblait absolument pas croire en son innocence. Et ça, cela n'échappa au regard de personne. Ni de King, ni de Monsieur Loyal, qui finit par intervenir :
Monsieur, vous voyez bien que King ne peut pas être le tueur.
Rien ne l'affirme réellement, répondit Andrew sans quitter l'homme des yeux. Après tout, pour moi, vous m'avez l'air d'un bon coupable.
Haussant alors un sourcil, King avait l'air plus étonné qu'en colère. Cependant, au bout de quelques secondes de réflexion, il ferma doucement les yeux, avant de croiser ses mains en avant :
Je vois. Ne s'agirait-il pas plutôt d'une accusation sans fondement basée sur les apparences ? Après tout, je ne suis qu'un homme de couleur, et tous mes semblables ne sont que vos esclaves. Les affranchis n'ont pas d'avenir à part devenir des criminels, n'est-ce pas ?
Jamais je ne vous accuserai parce que vous êtes noir.
Mais ne le faîtes-vous pas déjà ? Sachez que vous n'êtes pas le seul. Lorsque mon père a été libéré de sa condition, il m'a emmené avec lui, mais la vie est devenue infiniment plus dur. J'avais à peine huit ans, et je devais travailler si on voulait survivre tous les deux. Les gens ne nous regardaient pas, ils nous méprisaient. Mon père est mort très tôt, et ce fut encore plus difficile pour moi, jusqu'à ce que je trouve le cirque et Monsieur Loyal, qui a fait abstraction de mon apparence et m'a engagé. Je lui dois tout, alors pourquoi irai-je lui causer des problèmes ?
Après cette déclaration, le lanceur de couteau dirigea son regard en direction de son patron, qui semblait ému par la fidélité de son artiste. Cependant, l'heure n'était pas aux remerciements, même si certains cadeaux attendaient toujours au fond des roulottes de la plupart des membres. Lorsque cette affaire serait terminée, chacun pourrait célébrer comme il se doit la petite fête en l'honneur de Monsieur Loyal. Mais pour l'instant, il fallait d'abord que King s'en sorte, ce pourquoi le patron s'avança vers le policier, le regardant droit dans les yeux :
Je pense que, tant que vous n'aurez pas de réelles preuves, vous n'aurez pas le droit d'arrêter l'un de mes artistes. Ici, ils sont tous ma famille, au même titre que ma fille. Alors revenez avec un mandat, je ne veux plus vous voir ici.
Face à ces mots, Andrew, seul, et de surcroît, sans réelle preuve tangible, devait se retirer, ce pourquoi il se redressa tout doucement. Mais avant de partir, il adressa un dernier regard à King :
Je suis désolé pour vous et feu votre père. Cependant, je ne fais pas d'amalgame entre l'apparence et l'actif...
PATRON !
Surpris, les trois hommes se redressèrent. La porte venait de s'ouvrir, laissant apercevoir Lucy, les cheveux défaits, en sueur, et les yeux mouillés, comme si elle avait vu quelque chose d'affreux. Et autant le dire, cet état n'était pas quelque chose d'habituel pour la jeune femme, ce pourquoi Monsieur Loyal se rua vers elle pour comprendre ce qu'il se passait, mais Andrew lui bloqua le passage, lui indiquant de se calmer. Tout doucement, il s'approcha de la ballerine, lui demandant ce qu'il se passait :
Que vous est-il arrivé ?
Ce... Ce n'est pas moi... Patron... Pile et Face... Ils sont... Ils sont... Le chapiteau...
Derrière elle, il n'y avait personne, Millénium et Mila semblaient tout deux avoir disparu. A moins, bien sûr, qu'ils ne soient parti au chapiteau, comme le suggérait Lucy avec ses mots plus ou moins troublant. Ses jambes tremblaient, mais on pouvait sentir qu'elle faisait tout pour s'accrocher et éviter de tomber par terre. Cependant, ses dires avaient de quoi en rendre curieux et inquiet plus d'un, ce pourquoi, à la suite, Andrew, Monsieur Loyal et King s'empressèrent de suivre la jeune fille jusqu'au lieu dit.

La scène était macabre. Personne ne semblait s'attendre à une telle horreur, et tous chuchotaient entre eux pour savoir ce qui avait bien pu se passer. La foule était assez impressionnante, et Andrew fut obligé de pousser certaines personnes, suivit de Monsieur Loyal, pour enfin comprendre ce qu'il se passait. A cette vue, le patron mit sa main à ses lèvres pour s'empêcher de hurler, tellement la scène était insupportable.
En levant les yeux, on pouvait apercevoir les deux clowns, démaquillés et habillés plutôt normalement, comme Mila et Lucy les avaient laissés lorsqu'elles avaient quitté le banquet, suspendus aux plate-formes surélevées des acrobates par deux crocs de bouchers chacun. Mais le plus étonnant, et surtout le plus effrayant, c'était que les deux crocs étaient accrochés au niveau de leurs joues, entrant par la bouche pour y ressortir, comme si l'on avait voulu figer leur sourire à jamais. Enfin, un couteau était planté dans le cœur des deux artistes, et en baissant les yeux, on pouvait voir une flotte de sang importante, juste sous leurs pieds.
La vision était plus qu'insoutenable, et très vite, Monsieur Loyal chercha sa fille des yeux, puis se dépêcha d'aller la retrouver. Celle-ci était à genoux, aux côtés de Millénium, les deux tentant de se soutenir mutuellement face à cette horreur. Très vite, le patron du cirque prit son enfant dans ses bras pour la consoler, essayant à tout prix de protéger sa fille d'un traumatisme, hélas déjà présent. Cependant, il était Monsieur Loyal, l'homme fort du cirque, le protecteur de tous les artistes, et il se devait au moins de respecter le décès de ses deux clowns. Andrew vint le lui rappeler en posant une main sur l'épaule du quadragénaire, lui intimant de ne pas perdre ses moyens. Doucement, l'homme mûr relâcha sa fille, puis se redressa avant de se retourner vers la troupe qui s'était formée :
Allez vite les décrocher, mais essayer de ne pas trop les abîmer. Il faut aussi appeler Nero.
Je vais rester ici, intervint alors Andrew. Il s'agit bel et bien d'un meurtre, et je me dois d'enquêter.
Trop perturbé, Monsieur Loyal ne fit que hocher la tête, tandis que Caïn et Abel, les deux acrobates, étaient tout deux montés de chaque côté des plate-formes pour essayer de décrocher les cadavres, même si leurs mains tremblaient. Pendant ce temps, Nero, le médecin, était arrivé. Homme plutôt négligé, il avait noué ses longs cheveux noirs abîmé en queue de cheval, cachant ses yeux fatigués derrière ses lunettes tandis qu'il se grattait son menton mal rasé.  Cependant, lui aussi était choqué par la scène, car après tout, il n'arrivait jamais rien d'aussi grave dans ce petit cirque. Et surtout, perdre deux artistes, de surcroît leurs amis, cela avait de quoi choquer beaucoup de monde.
Alors que Nero avait rejoint les deux acrobates, Andrew se retourna vers Monsieur Loyal :
Monsieur Loyal, je sais que ce n'est pas facile, cependant, j'aurai besoin de votre aide. Si vous voulez retrouver le type qui a fait ça, il faut que vous me permettiez d'interroger chacun de vos employés.
Comment ça... Vous croyez que c'est l'un des miens qui aurait pu commettre une telle atrocité ?
Je n'avance rien, mais il ne faut écarter aucune piste.
Comment pouvait-on dire une chose aussi affreuse ? Un meurtre venait d'être commis, le cirque était en deuil ! Et maintenant, il voulait interroger chacun d'entre eux, leur imposer une épreuve supplémentaire, sur la simple base qu'il ne devait écarter aucune piste ? Monsieur Loyal le savait, si certains pouvaient supporter les longs questionnements, d'autres étaient beaucoup plus fragiles, et risquaient de s'effondrer assez facilement. Cependant, il devait se faire une raison. Si un meurtrier se baladait dans les environs, il risquait de faire une victime supplémentaire, voire d'autres. Mais à bien y réfléchir, il ne voyait pas qui avait pu commettre un acte aussi morbide, et de toute façon, c'était à la police d'en décider. Rapidement, il reprit à nouveau ses fonctions et s'adressa à l'ensemble du personnel :
S'il vous plaît, calmez-vous. J'ai avec un moi un membre de la police. Il va se charger de vous interroger pour essayer de savoir ce qu'il s'est passé et qui est le tueur. Je vous demanderai d'être le plus honnête possible afin que l'on retrouve celui qui a osé nous enlever Pile et Face.
Après cette annonce, artiste comme ouvrier étaient assez mal à l'aise. Chacun échangeait son inquiétude vis-à-vis de l'affaire. Après tout, s'ils étaient interrogés, c'était bien parce que l'assassin était parmi eux, ce qui avait de quoi en rendre malade plus d'un. C'est alors que quelqu'un se distingua de la foule, il s'agissait de Millénium :
Interrogez-moi en premier alors. Je veux tout faire pour attraper ce sale type.
Alors suivez-moi.


Bien sûr, Millénium ne fut pas le seul qui passa devant Andrew pour dire ce qu'il avait vu ou non. Bon nombre d'artiste et autres employés avaient du subir un interrogatoire, cependant, il n'y eut aucune interruption, et bientôt, ce fut le tour de Mila. Accompagnée de son père, celle-ci alla s'asseoir dans la roulotte où le policier avait établi son « bureau », c'est-à-dire celle de Monsieur Loyal. Mais intrigué par la présence du gérant du cirque, Andrew se redressa :
J'aimerai lui parler seule à seul. Ce n'est pas parce que c'est votre fille qu'il faut la traiter différemment.
Je veux bien, répondit sèchement Monsieur Loyal, mais vous aurez du mal à la comprendre si je ne suis pas là. Ma fille est muette.
Surpris par cette révélation, le policier se retourna vers la dresseuse, qui n'osa pas le regarder dans les yeux, embarrassée par son handicap. Poussant un long soupir, Andrew vint s'asseoir face à la jeune fille, mais ignora la présence de son père :
Ne t'inquiètes pas, je ne te ferai rien. Je veux juste savoir ce que tu faisais au moment où Pile et Face ont été tués, c'est à dire il y a environ deux heures d'après votre médecin.
Mila leva alors les yeux vers son géniteur, puis répondit en langage des signes, ce que Monsieur Loyal s'empressa de traduire :
« J'étais au banquet avec tout le monde, et puis Lucy et moi nous nous sommes éloignées pour discuter. Après, vous êtes arrivés, et pendant que vous interrogiez King, je suis restée devant avec Millénium et Lucy. Ensuite, nous avons entendu les cris de Queen et nous sommes venus voir ce qu'il se passait ».
Apparemment, repenser à la scène mettait Mila plus que mal à l'aise, ce pourquoi elle se tint quelques secondes la tête, comme prise d'un malaise, avant de se redresser. Elle devait être forte pour soutenir le cirque dans cette épreuve. Après quelques minutes, Andrew reprit la parole :
Je vois, Queen... Ne serait-ce pas la femme de King ?
C'est cela, oui, répondit Monsieur Loyal.
Pris d'une profonde réflexion, l'homme aux cheveux d'ébène ne répondit pas tout de suite, mais se redressa :
Très bien, je vous remercie.
Surprise par la durée de l'interrogatoire, Mila eut des yeux ronds, puis regarda son père qui semblait tout aussi étonné. Cependant, Andrew n'ajouta rien, et ne fit qu'accompagner la jeune demoiselle à la porte. Mais alors que son père allait la suivre, le policier lui bloqua le passage :
J'ai à vous parler sérieusement.
Et la porte se referma. Seule à l'extérieur, la dresseuse se demandait ce qu'elle avait bien pu dire pour être expédiée aussi rapidement dehors. Toutefois, l'heure n'était à la réflexion, et si Andrew n'avait plus besoin d'elle, alors il était temps d'aller se coucher. Après tout, il était tard, et le lendemain risquait d'être tout aussi fatigant.

La nuit fut terriblement agitée. Un peu après que la jeune fille ne soit partie se coucher, un violent orage était survenu et l'avait quelque peu empêché de dormir. Autant le dire, elle ne risquait pas d'être de très bonne humeur demain, et le reste du personnel non plus. Affronter un meurtre et perdre des amis proches, et avec cela, ne pas pouvoir dormir à cause de stupide coups de tonnerre... Non, la journée ne s'annonçait pas très radieuse. Mais de toute façon, même si la nuit avait été très calme, Mila n'aurait pas pu trouver le sommeil pour autant. Chaque seconde passée était une image de plus dans sa tête. Elle revoyait la scène encore et encore et se mettait à pleurer dans son petit lit trop petit pour elle. Même si, il fallait l'avouer, elle n'avait jamais été réellement proche des deux clowns, elle se souvenait qu'ils avaient plusieurs fois pris soin d'elle et l'avaient aidé lorsqu'elle avait des problèmes. Quoique l'on pouvait dire, ce cirque était sa famille, et personne n'avait le droit d'y toucher. Cependant, même si la jeune fille ne s'en doutait pas, d'autres problèmes allaient l'attendre. Et des biens plus graves.
Au petit matin, chacun des artistes et ouvriers étaient réveillés et s'attelait à sa tâche. La dresseuse, de son côté, était allée voir son éléphant. Pour son numéro, elle utilisait un tigre nommé Candle, et un éléphant femelle, Elizabeth. La belle était enfermée dans un coin du cirque. Non pas dans une cage, bien sûr, c'était beaucoup trop petit, mais plutôt dans une roulotte spéciale, un peu plus grande. Armée d'un grand sourire, Mila s'avança vers elle et lui caressa la trompe avant d'avancer ses lèvres. De loin, on aurait pu croire qu'elle lui chuchotait quelques mots, malgré son mutisme, néanmoins, aucun mot ne sortait de sa bouche. Seules ses lèvres remuaient. Et pourtant, l'animal semblait comprendre, et se redressa tout doucement pour permettre à la jeune fille de la nettoyer.

Après une petite demi-heure d'entretiens, la bête semblait pratiquement toute propre, et Mila se sentait très fière de son travail. Câlinant tendrement le trompe de l'animal, la dresseuse s'apprêtait à sortir lorsqu'elle vite une sorte d'attroupement non loin d'ici. Intriguée, la jeune fille referma la petite grille, puis se précipita en avant, apercevant alors Caïn et Abel. Allant les rejoindre, la demoiselle tira légèrement leur haut pour signaler sa présence et demander ce qu'il pouvait bien se passer :
Regardes, fit l'un des jumeaux, avant de laisser de la place à Mila pour que celle-ci puisse voir.
Au centre de l'attroupement se trouvait Andrew. Celui-ci tenait fermement le poignet de Queen tandis que King essayait d'intervenir. Monsieur Loyal, quant à lui, restait immobile, mais semblait complètement abattu :
Qu'est-ce qui vous prends ? Alors ça ne vous suffit plus de m'accuser ? Ma femme, aussi, doit y passer ?!
Je n'accuserai personne sans aucun fondement, répliqua le policier, mais il se trouve que la jeune femme ici présente possédait un mobile parfait pour assassiner notre duo de clown, n'est-ce pas ?
Mila ne comprenait pas. La scène se déroulant sous ses yeux sous-entendait-elle que Queen, l'assistante et femme de King, était celle qui avait tué Pile & Face ? Cela était complètement impossible, et les chuchotement des autres artistes autour d'elle semblaient approuver ses pensées. Par ailleurs, Lucy et Millénium vinrent très vite la rejoindre, ayant appris ce qu'il se passait, tandis que King continuait d'essayer de défendre sa femme :
Un mobile ? C'est n'importe quoi ! Personne ici n'avait de raison de leur en vouloir ! Tout le monde les adorait ! Et Queen aussi !
Après cette phrase, Andrew ne répondit pas tout de suite, et ne fit que retourner l'assistante vers lui, afin de la regarder droit dans les yeux :
Votre nom, à l'état civil, est bien Luka Knightdream, n'est-ce pas ?
Oui, fit la jeune femme.
Et vous avez perdu votre oncle, votre seule famille, dans un attentat, il y a dix ans, non ?
Queen prit quelques minutes pour réfléchir, puis hocha doucement la tête. King, bien entendu, était au courant depuis le début, et s'approcha alors pour récupérer sa femme dans ses bras. Celle-ci, surprise du geste, alla se blottir contre son mari, tandis que ce dernier fixait âprement le policier, le foudroyant du regard :
Je vous reconnais bien là. Vous vous sentez obligé de ressasser les souvenirs douloureux des gens, vous êtes pire que la royauté !
Je vous en prie, ne m'insultez pas. Je vous signalerai juste que connaître ces données permet d'établir très souvent des mobiles ou des alibis. Et il se trouve que cette histoire nous concerne justement.
Quoi ? Que voulez-vous dire ?!
Tout autour, chacun semblait perplexe. Même si la plupart ignoraient le passé tragique de la jeune femme, personne ne voyait en quoi cela avait un rapport avec le meurtre de la veille. Cependant, Andrew allait répondre très vite à la question lorsqu'il se tourna vers Monsieur Loyal, qui semblait dégoûté à l'idée de prendre la parole :
Il se trouve qu'hier soir, j'ai demandé à votre patron de me fournir toutes les informations nécessaires sur ces deux clowns. Et j'ai appris bien des choses.
Le temps d'une seconde, le jeune policier avait sorti une sorte de feuille, avant d'énumérer :
Pile et Face, en réalité James Luzedios et Fabrice Walker à l'état civil. Il se trouve qu'ils étaient tous les deux recherchés par les autorités, n'est-ce pas, Monsieur Loyal.
Ou... Oui...
Ces deux-là faisaient partie d'une association illégale cherchant à abolir l'esclavage. Bien sûr, personne ne les a écoutés, jamais l'économie actuelle ne pourrait se permettre de stopper une activité aussi lucrative, bien que je doive avouer qu'elle me dégoûte également. Or, il se trouve qu'il y a dix ans, Luzedios et Walker ont répandu de la poudre à canon un peu partout dans un marché aux esclaves, de nuit, afin de le faire exploser. Personne n'aurait dû se retrouver là. Personne à part...
Son regard insistant était dirigé vers la jeune femme blonde. Cette dernière se détacha alors tout doucement de son mari, puis se tourna vers le policier. Chacun des artistes retenait son souffle, ne pouvant croire à une histoire pareille. Tous espéraient même que Queen nierait les faits, et démontrerait qu'elle n'avait rien à voir avec cette histoire. Mais ce ne fut pas le cas :
Mon oncle travaillait là-bas en tant que simple balayeur, et jusqu'à très tard. Personne ne pouvait savoir...
Personne ne pouvait savoir qu'il serait présent, et donc tué dans l'explosion, compléta alors le policier.
Baissant les yeux, Queen était presque en train de pleurer. Voir sa femme pleurer était un spectacle plus qu'insoutenable pour n'importe quel mari, ce pourquoi King se précipita devant elle, comme pour la protéger, avant de tourner la tête vers Monsieur Loyal :
Vous nous l'avez caché. Vous lui avez caché la vérité.
Je suis désolé. J'avais accepté Pile et Face car je comprenais leur désarroi. Ils ne cherchaient qu'à faire le bien, mais à leur façon, et jamais ils n'ont voulu la mort d'un homme. Mais j'avais peur que Queen ne le comprenne pas. Eux-mêmes ne savaient pas que tu étais sa nièce.
Et de toute façon, cela ne change rien.
Repoussant brutalement King, Andrew s'avança et prit le bras de Queen avant de le tirer en l'air pour la bloquer, la regardant alors droit dans les yeux :
Avoues-le, tu as tué ces deux hommes. Tu as découvert leur secret, et tu leur en as tellement voulu que tu as demandé à King de t'aider à les poignarder. Pourquoi cette mise en scène ? Je n'en sais rien, et tu vas me l'expliquer.
C'est... C'est faux ! Je ne le savais pas jusqu'à maintenant ! Pile et Face étaient mes amis, et même si je détestais les hommes qui m'ont enlevé mon oncle, je comprenais leur sentiment. J'ai épousé un noir, un ancien esclave, je serai même entré dans leur organisation !
Il est plus facile de succomber à la haine qu'à la raison. Luka Knightdream, vous êtes en état d'arrestation.
Choquée par la scène, Mila se retourna vers ses amis, mais aucun ne semblait pouvoir réagir. Personne ne savait comment faire, et alors que King voulait intervenir, il fut lui-même retenu par Monsieur Loyal, tandis qu'Andrew était en train d'attacher les poignets de Queen. Cette dernière était en train de secouer la tête, niant tous les faits en bloc, jusqu'à entendre une petite voix s'élever :
Maman !
Sa fille, Kitty. Cette dernière s'était glissée hors de la foule pour courir après sa mère. Apparemment, Perle de Jade devait s'en occuper, mais l'avait laissée filer. La petite fille se précipita en avant pour se blottir contre les jambes de sa mère :
Maman... Où tu vas ?
Ne... Ne t'inquiètes pas ma chérie, maman va revenir très vite.
Perle de Jade s'était avancée à son tour, prenant alors la gamine dans ses bras. Toutefois, cette dernière, du haut de ses deux ans, ne semblait pas accepter la situation, et se mit à se débattre :
Non ! Je veux maman ! Maman, pourquoi ce monsieur t'emmène ?
King avait beau se débattre, Monsieur Loyal l'empêchait de bouger, et fit même appel à Caïn et Abel pour l'aider à le maîtriser. Intervenir maintenant ne changerait rien à leur situation, pire encore, elle risquait même de s'aggraver en s'attaquant à Andrew. Et ce dernier le savait. Cependant, cela n'avait pas l'air de l'enchanter réellement d'arrêter Queen, et Mila s'en aperçut. Tirant la jeune femme, son visage n'affichait en rien un sourire victorieux ou autre. Il avait l'air... Triste... Peut-être savait-il qu'il se trompait. Il était temps d'intervenir, et avant même que le policier n'emmène l'assistante, la dresseuse venait de se placer devant lui, les bras écartés, l'empêchant de passer. Surpris par cette initiative, Andrew resta sur place, tandis que tous les autres observaient la scène pour savoir ce qui allait se passer :
Mila... Tu le sais, je dois l'arrêter. King aussi, mais Knightdream est le cerveau de cette affaire.
Malgré tout ce qu'il pouvait dire, la jeune fille le savait, il n'était pas sûr, et hésitait. Car après tout, si Queen était innocente, le vrai tueur pouvait frapper à tout moment une nouvelle fois, en laissant la petite Kitty orpheline de mère. Alors, fallait-il réellement prendre le risque ? Mila pensait que non, ce pourquoi elle ne bougea pas d'un poil. Queen, quant à elle, fut surprise, mais également émue de l'intervention de la dresseuse :
Mila...
Jeune fille, on ne peut pas perdre plus de temps...
Je crois que vous vous trompez, fit une nouvelle voix.
Surpris par cette interruption, tous les artistes, y comprit Andrew, Queen et Mila se retournèrent. Nero venait de sortir de la foule, tenant à son bras une jeune fille d'à peu près l'âge de la dresseuse, rouquine aux yeux verts, qui semblait plutôt entraînée par le médecin du cirque. Avançant alors vers le policier, l'homme aux cheveux noirs prit la parole en désignant la jeune fille qu'il tenait par le bras :
Vous seriez-vous basé sur son témoignage ?
Zerane ?
Cette dernière n'osait même pas regarder Andrew dans les yeux, et ne fit que détourner le regard, tandis que le médecin reprit la parole :
Je sais ce qui s'est passé. C'est elle qui vous a dit qu'elle avait vu Queen et King au chapiteau au moment du meurtre.
En effet.
Eh bien, cela n'est pas possible, car à ce moment-là, King était au banquet, et je pense que tout le monde peut le témoigner. Et pensez-vous sincèrement que Queen, de ses petits bras fins, aurait pu, à elle seule, poignarder deux hommes bien plus fort qu'elle, et les suspendre aux plates-formes comme nous les avons retrouvés ?
Chacun regardait à présent la jeune fille. Alors était-ce réellement elle qui avait accusé le lanceur de couteaux et sa femme du meurtre ? Mila la reconnaissait, elle avait été l'assistante de King lorsque Queen était enceinte, et avait été depuis relégué à un rôle plus mineur, voire même quasiment invisible depuis que la jeune femme avait reprit du service.
Nero hocha alors la tête puis plaça Zerane devant lui :
Alors, avez-vous toujours de bonnes raisons d'arrêter Queen ?
Mais... Pourquoi irait-elle mentir ?
Oh, on a l'habitude. Depuis que Queen a repris son rôle, Zerane passe son temps à éplucher des patates et faire la cuisine pour tout le monde, et à faire des coups tordus à sa rivale.
Interloqué, Andrew se retourna vers Queen, puis à nouveau vers la jeune fille et le médecin avant de pousser comme un soupir de soulagement. Tout doucement, il détacha l'assistante, qui, lorsqu'elle eut les mains libres, se dégagea et se jeta dans les bras de son mari, tout en récupérant sa fille contre elle :
Ma chérie !
Maman !
La jeune femme était en train de pleurer, et pour être honnête, King aussi, ainsi que leur fille. Tout trois avaient eut très peur d'être séparés, et se retrouver était comme un miracle. La scène était émouvante, et même Andrew semblait heureux de savoir qu'il n'avait pas besoin d'arrêter Queen, car, pour être honnête, il l'aimait bien, même s'il ne la connaissait pas réellement. Néanmoins, l'affaire n'était pas close pour autant, et, fronçant les sourcils, le policier se retourna vers Zerane :
Vous avez osé mentir à un membre des autorités ?! Vous savez ce que ça coûte ? Et puisqu'ils n'étaient pas présent sur les lieux du crime, puis-je savoir où vous étiez ?
Ah, vous en faîtes pas pour ça, fit Nero tout en prenant Zerane contre lui. Cette charmante petite demoiselle s'était brûlée, alors j'ai réparé tous ses petits bobos.
Me touches pas, obsédé ! Répliqua férocement la jeune fille, avant de se dégager.
Tout de même. Te rends-tu compte qu'à cause de cela, Queen aurait pu se retrouver en prison, ou même pire encore ?
La jeune fille croisait les bras comme une gamine que l'on était en train de gronder, tandis qu'Andrew était en train de lui passer ce qui était probablement le savon de sa vie. A cette vue, Mila se demandait si elle devait rire ou non. Quelque part, le problème n'était pas réglé, et Zerane avait tout de même fait quelque chose de très grave. Mais en même temps, savoir que la petite famille ne serait pas séparée, et que Queen ne serait pas arrêtée, cela avait de quoi en soulager plus d'un. Très vite, Lucy et Millénium se dirigèrent vers leur amie, afin de lui parler :
C'est très courageux ce que tu as fait, fit Millénium en souriant.
Tout à fait ma petite chérie, continua Lucy en faisant un gros câlin à la dresseuse.
La chaleur de la ballerine avait de quoi mettre à l'aise plus d'une personne, et Mila alla se blottir contre son amie :
Moi j'ai jamais de câlin quand il m'arrive quelque chose, déclara Millénium en plaisant.
Oh, tu sais, si tu en as besoin, tu n'as qu'à venir me retrouver dans ma roulotte ce soir, répondit Lucy avec un petit clin d’œil.
Après cette proposition, le magicien devint rouge, et pour tout, Mila également. Tout le monde savait que Lucy y allait un peu fort avec les hommes en général, mais faire une telle chose dans cette situation, cela avait de quoi en perturber plus d'un. Du moins, jusqu'à ce que la jeune femme ne tapote l'épaule de Millénium :
T'inquiètes pas, je rigolais. Jamais avec le personnel du cirque, c'est ma devise !
Tu m'as fais peur, fit le magicien en poussant un soupir de soulagement.
Quoi, ça t'aurais pas fait plaisir ?
Là n'est pas la question, toussota alors Millénium. Maintenant, que va faire Andrew à votre avis ?
Mila se posait la même question. Étant donné que Zerane n'était pas coupable, puisque Nero lui avait donné un alibi, et Queen non plus, alors qui était-ce ? En tout cas, Andrew semblait ne pas avoir perdu de temps, et se retourna alors vers le personnel du cirque :
Je vous prierai de m'épargner vos chamailleries. Deux hommes ont été tués, et le meurtrier court toujours ! Je vais devoir réinterroger la plupart d'entre vous, ainsi que ceux que je n'ai pas pu voir, pour des raisons comme d'autres, n'est-ce pas, mademoiselle ?
Son regard était dirigé vers la foule. Aussitôt, chacun le suivit, et découvrir que le policier était en train de viser l'assistante de Millénium, Raphaëlle. Aussitôt, le magicien s'avança :
Raphaëlle n'a rien fait, je m'en porte garant !
Mais ça ne l'empêche pas de savoir des choses. Je voudrai lui parler. Mademoiselle ?
Cette dernière faisait toujours dos au policier, et de loin, Mila put s'apercevoir qu'elle était en train de serrer le poings avec force, comme si elle était énervée. En même temps, il y avait de quoi :
Mademoiselle ?
JE NE SUIS PAS UNE DEMOISELLE !
Aussitôt, la jeune femme s'était retournée, prenant sa longue perruque brune pour la jeter par terre. La superbe Raphaëlle venait de se dévoiler, montrant alors ses cheveux courts au carré, qui le rendait d'un seul coup beaucoup plus masculin, certes. Aussitôt, Monsieur Loyal s'avança vers Andrew, qui était désormais bouche bée, mais qui était bien le seul puisque tout le monde était au courant :
Voici Raphaël. Nul besoin de le dire... Il se travestit pour tenir son rôle.
La faute à qui, sale grand-père ! Même si je mets une perruque, ça fait pas de moi une femme !
Mais même sans la perruque, Raphaël restait beau à couper le souffle. Son visage féminin avait de quoi faire tomber les hommes, comme les femmes, et même sa coupe au carré n'y changeait rien. Toussotant légèrement, Andrew prit une profonde inspiration, puis s'avança :
Je suis désolé de m'être trompé ma... Monsieur. Donc, j'aimerai juste vous questionner avec tous les autres, pour en apprendre plus sur la nuit dernière. Seriez-vous d'accord ?
L'assistant de Millénium croisait les deux bras, toujours aussi vexé par son physique. Il avait même envie de décliner l'offre, tiens, même si cela tenait en vérité plus à un ordre. Toutefois, en regardant le magicien dans les yeux, ce dernier était en train de lui intimer d'obéir et de suivre Andrew. Bon, puisqu'il le lui demandait, Raphaël n'avait pas d'autre choix, ce pourquoi il poussa un profond soupir :
Okay, okay... Je viens.
Affichant alors un sourire rassurant, Andrew attira le jeune homme vers la roulotte de Monsieur Loyal afin de l'y interroger. Après leur départ, le patron du cirque se retourna vers ses artistes :
Allez, je sais que ce qui s'est passé a été très éprouvant pour tout le monde, mais il est temps de retourner travailler. Nous partons dans deux jours...
Quoi ? Interrompit immédiatement Caïn. On part quand même ?
Il faudra retrouver les proches de Pile et Face afin de leur transmettre la mauvaise nouvelle. Et un cirque ne peut pas se permettre de rester trop longtemps en place. De plus, si le tueur ne fait pas partie du personnel, partir nous permettrait de lui échapper.
Oui, mais, et ce policier ? Fit Abel. Il doit enquêter n'est-ce pas ? Alors il devrait rester avec nous...
Je ne sais pas comment cela va se passer. Nous verrons cela. Pour l'instant, retournez travailler, et, Queen...
La jeune femme, tenant sa fille dans ses bras, se retourna vers Monsieur Loyal, tandis que celui-ci s'avançait vers elle, avant de se mettre à genoux, ce qui étonna et choqua beaucoup de monde :
Je suis véritablement désolé. J'aurai du te dire avant tout ce qui s'était passé, c'était ton droit le plus simple. Je ne mérite même pas ton pardon.
Mila était elle aussi, très mal à l'aise par ce qu'avait fait son père, et elle avait également peur de la réaction de Queen. Cependant, celle-ci eut un sourire, et se baissa à la hauteur de Monsieur Loyal :
Vos excuses sont acceptées. Vous avez fait votre devoir en tant que propriétaire de ce cirque. Et jamais je ne vous en voudrai, après tout, c'est vous qui m'avez recueilli après la mort de mon oncle et fait de moi ce que je suis.
Puis, tout en déposant Kitty au sol, la jeune femme alla serrer le quadragénaire contre elle, comme une fille serrant son père dans ses bras. Ému par son pardon et cette déclaration, Monsieur Loyal ne put s'empêcher de serrer à son tour Queen dans ses bras pendant quelques minutes. Tout autour, personne n'osa piper mot tant la scène était émouvante. Enfin, l'assistante et femme de King se dégagea avant de se redresser pour prendre sa fille dans ses bras :
Je crois que quelqu'un a faim.
Ouiiii ! Fit la petite fille en agitant les bras.
Puis, tout en riant, la petite famille s'éloigna. Et même si le tueur courrait toujours, cette simple scène avait mit du baume au cœur à tous les employés, qui, aussitôt, s'empressèrent de retourner au travail, et bientôt, il ne resta plus que Mila, Millénium et Lucy, ainsi que Monsieur Loyal. Par ailleurs, ce dernier se tourna vers le trio avant de s'avancer vers ces derniers :
Vous aussi, il faut que vous alliez travailler.
On y va, on y va, grommela alors la ballerine.
Le sourire au lèvre, les trois amis se dirigèrent mutuellement vers leurs tâches respectives, tandis que Monsieur Loyal restait toujours sur place. Étant donné qu'ils partiraient dans deux jours, il restait deux spectacles au moins à réaliser, et donc, l'heure n'était pas au repos. Cependant, le patron du cirque ne se doutait pas qu'ils resteraient bien plus longtemps que prévu. Mais ça, il n'allait pas tarder à le savoir.

Un peu plus tard dans la matinée, alors que Mila avait terminé de s'occuper de ses deux animaux, elle alla rejoindre son amie Lucy, qui elle, s'entraînait au chapiteau. Et c'était toujours aussi magnifique. La jolie ballerine semblait danser sur sa jument, tenant parfaitement en équilibre alors que celle-ci était en plein galop. Enchaînant les figures, lorsque la jeune femme remarqua la présence de son amie, elle retourna à une position plus adaptée pour stopper sa monture afin d'en descendre. Caressant le museau de la belle, Lucy fit signe à la dresseuse de venir, qui, en souriant, vint aussi caresser la crinière de la bête :
Tout doux, Romance, tout doux.
Tout en lui donnant un petit sucre, la ballerine ramena la jument appelée Romance à son box, puis lui enleva tous ses accessoires afin de la mettre à l'aise, avant de revenir vers Mila :
Alors, on va manger ?
Eh, les filles !
Un peu plus loin se trouvaient Caïn et Abel, tout deux en tenue de gymnaste, les mains saupoudrées de cette poudre blanche leur permettant de s'accrocher plus facilement. Abordant un large sourire, l'aîné des jumeaux s'approcha alors de Lucy :
Ça vous dirait de venir en ville ? Histoire de se détendre un peu, et d'oublier tout ce qui s'est passé ici. On pourrait manger là-bas, surtout qu'on reste pas beaucoup de temps.
Eh bien... Pourquoi pas, répondit la ballerine. Ça te dit à toi, Mila ?
D'abord songeuse, la jeune fille se décida à accepter. Après tout, elle connaissait bien les jumeaux, et ne craignait rien avec eux. Et puis, Lucy serait là elle aussi. Heureux de ne pas s'être fait envoyé balader, Caïn eut un sourire :
Alors on se retrouve à la sortie dans dix minutes ? Parce qu'on va pas se balader comme ça, hein ? Ça fait pas sérieux, sérieux.
Hochant la tête, les filles partirent de leur côté afin de se préparer.

Après avoir prit une douche rapide et enfilé des vêtements plutôt débraillé, mais au moins sortable, Mila se regarda une dernière fois dans le miroir. Afin de ne pas être gênée, elle avait noué ses longs cheveux noir en natte, espérant qu'elle n'attraperait pas froid, vu que ses cheveux étaient encore un peu mouillé. Mais bon, vu la saison, il n'y avait pas de grand risque. Toute excitée à l'idée d'aller s'amuser un peu, la jeune fille alla retrouver son amie, puis toutes deux se dirigèrent vers la sortie de la clairière. Étant donnée que cette dernière était entourée d'une forêt touffue et de zones montagneuse, il n'existait en réalité qu'une seule sortie pour le cirque, avec toutes les roulottes à traîner. Et c'était également le chemin le plus rapide pour rejoindre la ville la plus proche dont venaient la plupart de leurs visiteurs.
Après quelques minutes de marches, les filles retrouvèrent enfin les jumeaux, immobiles. Prise par la soudaine envie de leur faire une blague, Lucy se faufila alors discrètement derrière Abel pour lui mettre les mains devant les yeux :
Devines qui c'est !
Lucy, c'est pas le moment.
Roh, t'es pas drôle.
Regardes.
Levant alors les yeux, la jeune fille fut tellement surprise qu'elle recula. Mila de même. Le seul chemin de libre accédant à la ville était presque complètement bouché par des rochers. S'agissait-il d'un éboulement ? On ne pouvait même pas savoir. Plutôt chamboulée, la dresseuse s'avança vers les jumeaux, leur tirant légèrement leur chemise pour avoir des explications :
C'est peut-être la foudre de cette nuit, fit Caïn. En tout cas, je crois qu'on peut probablement passer, mais il faudrait faire attention. Par contre, tant que ce sera en place, le cirque ne pourra pas bouger.
Il faut qu'on aille voir le patron.

Monsieur Loyal était très fatigué. Aujourd'hui était une longue journée, et il n'était même pas midi qu'il était déjà épuisé. Après tout, la matinée avait été riche en émotion, et il avait dû également veillé à ce que chacun fasse son travail, alors on allait tout de même pas lui retirer ce petit luxe. Après tout, c'était lui le chef, quand même !
Installé sur sa longue chaise, le quadragénaire s'apprêtait à s'endormir, lorsqu'il entendit un bruit, ou plutôt, un appel :
Patron !
Grommelant quelques paroles incompréhensible, Monsieur Loyal tenta de se retourner pour faire comme s'il n'avait rien entendu. Qu'on le laisse dormir un peu enfin ! Mais personne ne semblait vouloir lui laisser ce plaisir, puisqu'il fut secoué comme un sac l'instant d'après :
On se réveille ! C'est grave !
C'était la voix de Lucy. Fatigué, le quadragénaire ouvrit les yeux et se redressa :
Qu'est-ce qu'il y a ? Qu'est-ce qui se passe ?
La route, la sortie. Elle est bloquée.
Comment ça, « bloquée » ?
Il a du y avoir un éboulement cette nuit, ou quelque chose du genre. En tout cas, on peut à peine sortir.
Monsieur Loyal se tapota alors la tête, comme s'il avait l'impression d'avoir mal entendu. Sa fille était à ses côtés, et les deux zouaves lui servant d'acrobates aussi. Mais après quelques minutes de réflexions, le patron put remettre ses idées en place et se redressa :
Bon, expliquez moi la chose clairement.
En clair, le chemin est bouché par des rochers. On peut peut-être sortir en tant qu'individu, mais pour le cirque, c'est mal parti.
C'est à ce point là ?
Afin de lui montrer les faits, les quatre jeunes gens prirent le bras de Monsieur Loyal pour lui indiquer de les suivre jusqu'à la sortie. Là-bas, ils purent lui montrer l'étendue des dégâts, et pour tout dire, le quadragénaire était bel et bien réveillé :
Mais c'est quoi, ça ?!
Ça, c'est un rocher, fit Abel en levant la main.
Je m'en fiche ! Mais vous vous rendez pas compte ? Il n'y a pas que ça. Si on ne peut pas sortir le cirque, ça veut dire que nous sommes aussi à la merci de l'assassin.
N'ayant pas une seule seconde pensé à ça, Mila mit sa main devant sa bouche. C'était vrai, après tout, s'ils étaient immobiles et ne pouvaient quitter cet endroit, ils deviendraient une proie facile pour le tueur, qui pourrait ainsi frapper à tout moment :
Je vais chercher Andrew. Lui seul, pourra nous aider.
Et tandis que les quatre artistes et leur patron s'éloignaient du chemin bloqué, pendant ce temps-là, au cirque, une ombre était en train d'ouvrir un large cercueil noir, afin d'en sortir une très lourde masse, que la silhouette caressa alors du bout des doigts avant de se lécher les lèvres.

©copyright

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire