– Je hais ce type !
– Allons, allons...
Alors que le pauvre Luka était complètement démoralisé, le tenancier du bar où il se trouvait cherchait à le consoler par tous les moyens.. En vain. Depuis que l'inspecteur avait laissé filer Kun sur le toit du musée, notre pauvre homme avait décidé de noyer son mécontentement dans l'alcool fort, ce qui lui ferait oublier non seulement le savon qu'il s'était pris, et aussi le fameux baiser, auquel d'ailleurs il ne voulait surtout pas penser ! Et voilà, rien que d'y songer, il avait envie de reprendre un verre, ne s'attendant pas à ce que le barman le lui arrache des mains :
– Hey là ! Je paye, qu'est-ce que ça peut te faire ?
– Ça fait que tu es là depuis plus de trois heures et que tu dois aller bosser. On est déjà le petit matin.
Surpris, Luka regarda par la fenêtre en clignant des yeux, s'apercevant que les rayons du soleil étaient en train de filtrer à travers le verre. Tout en se frottant la tête et en s'étirant, il préféra se fier à sa montre, qui, malheureusement pour lui, était en train d'indiquer huit heures moins le quart :
– Et merde... Je dois aller au boulot.
– Il serait temps. Tu sais que tu as pillé toute ma réserve de vodka ?! Tu me dois 1250 roubles.
– Heiiiiin ? Pour tout ce que j'ai pris ?
– Eh oui, les amis respectent le commerce. Alors va bosser et gagner ta croûte !
Sur ces mots, l'inspecteur maugréa quelque chose d'incompréhensible qui ressemblait fort à des insultes et des menaces en l'air, puis sortit son porte monnaie pour payer ce qu'il devait. Maintenant qu'il avait bien bu, il devait au moindre se rendre au commissariat pour aller travailler, et surtout, pour aller affronter son équipe, et une nouvelle fois, son supérieur. Rien que d'y penser, il avait presque envie de retourner au bar pour s'y noyer. Ah, que la vie était difficile. Poussant un soupir, Luka prit sa clé de voiture et s'avança vers son véhicule, avant d'avoir un gros doute. Bon, même s'il avait bu, il arrivait tout de même à mettre un pieds devant l'autre sans difficulté, et voyait plutôt bien. Mais en tant que représentant de la loi, pouvait-il réellement conduire dans son état ? En même temps, le commissariat n'était pas loin, même si ça faisait une sacré trotte à pieds, et puis bon, il n'allait pas laisser sa voiture ici... Poussant un soupir, l'inspecteur décida qu'il était préférable de partir à pieds. Au moins, cela lui ferait faire un peu de sport, et il aurait le temps de dessaouler un peu. Et puis, il avait le temps d'arriver à l'heure.
Après quinze minutes de marche, Luka se retrouva devant le commissariat, les mains dans les poches. Il ne faisait pas très froid aujourd'hui, et heureusement pour une journée de printemps. Mais hors de question de parler du beau temps maintenant, ce n'était absolument pas la priorité. Inspirant profondément, l'inspecteur grimpa les marches puis ouvrit les portes.
Comme d'habitude, le commissariat ressemblait vraiment à une fourmilière. Chacun était occupé à classer des dossiers, recevoir des appels ou gérer les plaintes. Et surtout, chacun était très énervé, et Luka pouvait bien le sentir. S'il se chargeait surtout de cette histoire de vol de tableaux, beaucoup étaient très occupés avec les meurtres et ne voyaient pas d'intérêt à lui venir en aide. Très vite, chacun l'ignora, et l'inspecteur tenta de trouver son équipe, jusqu'à sentir qu'on venait de le percuter :
– Ah !
Bien entendu, Luka pouvait reconnaître cette voix entre mille. Tout en baissant les yeux, il aperçut une jeune femme brunette aux yeux verts, celle-ci tenant alors une pile de dossiers entre ses bras. Ne perdant pas une minute, l'inspecteur se proposa alors :
– Natasha, attends, je vais t'aider !
– Non... euh... je vais me débrouiller.
Brusquement, la timide jeune femme recula et s'apprêta à partir sans dire un mot, lorsque l'homme blond la rattrapa discrètement par le bras pour lui chuchoter quelques mots à l'oreille :
– On se retrouve tout à l'heure ?
– Oui...
Sur ce simple mot, Natasha se détacha et partit en direction du bureau de son supérieur. Poussant un long soupir, Luka se massa le crâne. Il sortait avec elle depuis trois semaines, et déjà, elle se montrait distante, ce qui, pour ne rien cacher, le vexait un peu. Mais bon, puisqu'elle avait accepté qu'ils se revoient, peut-être s'afficherait-elle plus câline. De toute façon, la priorité était maintenant de retourner à son bureau, et de s'occuper de ses nouvelles affaires.
Rapidement, l'inspecteur prit place, et s'empara de ses dossiers présents sur la table. Aussitôt, il remarqua quelque chose et se redressa brusquement :
– Sergeï !
– Oui, chef ?
Dés l'instant où Luka avait prononcé son nom, le jeune garçon s'était présenté. Petit, blond et fin, il avait une tête d'enfant. Fraîche nouvelle recrue, il servait beaucoup plus de secrétaire au personnel du commissariat qu'autre chose. Mais au-delà de son apparence physique ou de son rôle, la seule chose qui préoccupait l'inspecteur était une toute autre affaire :
– Où est le dossier sur les vols de tableaux ?
– C'est monsieur Diengeï, le patron. Il m'a dit que vous aviez été déchargé du dossier et que je devais vous donner une autre enquête.
– QUOI ?!
– Eh, ne me criez pas dessus !
Comment avait-il pu osé ? Ne pouvant contenir sa rage, Luka se leva de sa chaise aussitôt, ignorant les craintes du petit Sergeï, avant de quitter la salle pour se précipiter vers le bureau de son supérieur. Sans même espérer se calmer, l'inspecteur frappa avec force sur la vitre du bureau, et entra sans même se faire désirer.
Diengeï était assis à son bureau, le téléphone à la main, et apparemment, ne semblait même pas perturbé par l'arrivée de Luka. Secouant légèrement la main, comme pour chasser un insecte, le patron ne semblait pas vouloir le voir rester ici, mais il n'était pas dans les plans de ce dernier de se bouger, ce pourquoi il resta en place. Et tandis que Diengeï finissait sa conversation, Luka en profita pour l'observer. Si son supérieur était âgé d'une quarantaine d'année, il n'en laissait cependant rien paraître. Cachant très facilement ses rares cheveux blancs derrière sa coupe en queue de cheval noire, il n'existait que très peu de rides sur son visage, et les cernes sous ses yeux bleus étaient très difficiles à apercevoir. Mais malgré cette vigueur, personne n'osait le contredire ou en venir à le prendre pour un imbécile, ce qu'il était loin d'être.
Bien vite, notre homme raccrocha, puis leva les yeux vers Luka. Loin d'être énervé, il semblait plus amusé par son entrée, ce qui avait le don d'énerver l'inspecteur, qui ne pouvait absolument pas supporter son patron :
– Alors ? Qu'est-ce qui se passe, Menchikov ?
– J'ai été retiré de l'enquête ! Pourquoi donc ? Vous m'aviez imposé de découvrir quel était le prochain tableau qu'il volerait, sous cette menace, mais j'ai réussi !
– Oui, et ça, je ne vous le reproche pas. Mais, que je sache.. Où est le tableau ?
Agacé par la question, qui rappelait à Luka qu'il avait échoué, et surtout, l'événement survenu sur le toit, notre inspecteur ne fit que maugréer :
– Entre les mains du voleur...
– C'est ça.
À ces mots, Diengeï se redressa, et s'approcha de Luka pour lui tapoter l'épaule. Une manière de dire qu'il le soutenait, que notre inspecteur interprétait beaucoup plus pour de la pitié :
– Allons, cette affaire était trop prenante pour vous. Vous ne faîtes que tourner en rond. Alors pourquoi ne pas vous charger de cette enquête pour agression, et prendre votre après-midi ?
– Pardon ?
– Vous m'avez compris, Menchikov. De toute façon, nous avons déjà découvert quel autre tableau il comptait voler.
– Déjà ?!
– Eh oui, son énigme n'était pas tellement difficile. C'est un tableau de Gontcharova qui est visé. Donc, prenez votre après-midi et allez vous en. Nous le capturerons ce soir. Allez, dehors maintenant.
– Mais...
– Obéissez à votre patron ! Dehors !
Et, sur ces mots, le chef poussa Luka jusqu'à la porte, avant de la claquer derrière lui. L'inspecteur en était bouche-bée, jamais on ne l'avait traité ainsi, et il se sentait affreusement humilié. Pour lui, hors de question de renoncer, il se sentait beaucoup trop concerné par l'affaire pour la laisser tomber, et de toute façon, il n'avait jamais eut l'intention de s'incliner devant Diengeï :
– Sale con.
Si, en revanche, son chef lui avait ordonné de prendre son après-midi, il n'avait encore rien dit pour la matinée, et l'inspecteur s'en frottait déjà les mains. Tout d'abord, faire mine de s'intéresser à cette nouvelle enquête, et n'y consacrer que quelques minutes, voire un quart d'heure. Ensuite, faire un tour au commissariat et essayer de trouver des indices sur l'avancement du dossier. Enfin, aller chercher Natasha afin de s'expliquer, puis partir. Oui, cela semblait être un plan tout à fait correct, et au moins, Luka sentait qu'il n'avait pas perdu son enthousiasme, certes si peu présent.
Adossé à sa chaise, tandis que Sergeï courrait dans tous les sens pour se charger des autres policiers, l'inspecteur prit la paperasse et ne se pressa pas tellement pour la trier, poussant à chaque fois de longs soupirs. Il était en effet question d'une agression, en l'occurrence même plutôt d'un vol de sac à main, mais notre homme n'y était guère intéressé. Oh, bien sûr, il souhaitait bien venir en aide à toute personne se présentant à lui, mais la seule affaire qui l'intéressait n'était pas le vol du sac d'une petite vieille. Et de toute façon, son équipe n'était même pas là, certains ayant été eux-mêmes envoyés en congé par Diengeï, et les autres dispersés à travers le commissariat. Poussant un long soupir, Luka se redressa :
– Sergeï.
– Oui, inspecteur ?
– Tu peux demander à Alexei d'aller récupérer le témoignage de madame Olga Petrovska ?
– Oui, bien sûr.
Et sans excès de zèle, le petit secrétaire partit chercher le concerné pour l'informer de sa mission, tandis que notre inspecteur était en train de s'étirer. Ce n'était pas comme s'il négligeait l'enquête, ce serait juste un autre qui s'en chargerait. Alors maintenant, il fallait passer aux choses sérieuses, ce pourquoi Luka profita de l'absence de Sergeï pour quitter le bureau et se rendre discrètement chez la police scientifique.
Ayant quitté le commissariat, l'inspecteur était passé dans un autre bâtiment, où les bureaux ressemblaient beaucoup plus à des chambres d'hôpitaux sans lits et sans malades. Équipée bien entendu de bon nombre d'accessoires et instruments de mesure et de travail en tout genre, la plupart des scientifiques travaillaient séparément et ne se retrouvaient qu'à l'occasion pour discuter de leurs récentes trouvailles autour de la table de travail de la pièce principale. Cependant, Luka savait déjà où se trouvait ce qu'il cherchait, ou plutôt, la personne qu'il souhaitait retrouver, et se dirigea vers la cafétéria. Là-bas, à côté du distributeur automatique, se dressait Serioja, à moitié endormi, plongé dans son café, et l'inspecteur ne perdit pas un instant pour aller à sa rencontre tout en lui tapotant l'épaule :
– Serioja.
– J'ai rien fait ! fit immédiatement le jeune homme brun, tout en faisant tomber son café, avant de reprendre ses esprits.
– J'espère bien, mais c'est pas pour ça que je suis venu, répondit Luka en tendant un mouchoir à son ami.
– Ah c'est toi. Tu m'as fais peur.
– Tu n'avais qu'à pas t'endormir au travail.
– J'étais pas au travail, je faisais une pause.
– À neuf heures du matin ?
– T'occupes. Pourquoi t'es là?
Et tandis que Serioja était en train d'éponger le café refroidi sur sa chemise, Luka lui raconta brièvement son accrochage avec son patron, ainsi que les raisons le poussant à vouloir lui parler :
– Tu es de la police scientifique, il y a forcément des choses pour lesquelles tu es au courant.
– Écoutes, normalement, je devrai pas t'en parler.
– Serioja !
– Mais, comme tu es un bon ami, et que tu m'as aidé plusieurs fois, je veux bien te venir en aide. Viens avec moi.
Puis, avant même que Luka ne puisse réagir, son ami était en train de le prendre par le poignet pour sortir de la cafétéria, le menant jusque dans une pièce vide. Ou plutôt, où personne ne se trouvait, étant donné qu'il s'agissait également d'une salle de travail et qu'elle était plutôt bien remplie niveau matériel. Bien entendu, l'inspecteur était incapable de savoir à quoi tout cela pouvait bien servir, et laissa Serioja farfouiller dans tous ses dossiers, avant de revenir :
– Voilà. Donc, hier soir, ou très tôt ce matin, disons, notre Voleur au Masque arrive à dérober le Lentoulov et te glisse entre les doigts, alors que tu l'avais poursuivi sur le toit.
– Merci de le faire remarquer.
– De rien. Or, il nous laisse une jolie carte avec ses empreintes dessus.
– De quoi ?! S'étrangla aussitôt Luka, avant d'être calmé par Serioja.
– Pas ses empreintes digitales bien sûr. Mais apparemment, il a embrassé cette carte, et a donc laissé une trace de ses lèvres, et à l'instar, un peu de salive. Donc, plutôt que d'empreintes, il s'agit plus d'ADN en fait.
À bien y repenser, l'inspecteur se souvenait en effet que, pour le narguer, Kun avait embrassé la carte de son prochain indice, avant de la laisser retomber sur lui. Sur le coup, ce dernier eut un frisson, puis toussota avant de reprendre :
– Alors, vous avez pu l'identifier ?
– Euh... Oui et non. On a enregistré les données, mais il n'y aucune similitude. Alors, soit c'est un voleur qui ne s'est jamais fait prendre, donc sans casier judiciaire, soit c'est un étranger. Mais même s'il est criminel, il n'a pas été fiché par Interpol.
– Je vois.
– Enfin bref. Donc, notre bien-aimé et charmant patron, après t'avoir bien savonné, a décidé de reprendre l'enquête, et c'est lui qui a trouvé la solution de l'énigme. Mais bon, je sais pas si la suite va te plaire.
– Dis toujours.
– En gros, je n'ai pas été mis au courant directement, mais c'est Boris qui l'a dit à Tania qui l'a dit à Fedor qui me l'a dit, que pour le grand chef, ce sera ce soir ou jamais. Apparemment, il cherche à piéger le voleur, et il va user de sacrés gros moyens.
Sur le coup, Luka avait bien du mal à savoir quoi répondre. S'il savait que Serioja aimait bien faire sa commère, et raconter n'importe quoi, il devait cependant se souvenir qu'il s'agissait d'une enquête très sérieuse, et l'inspecteur se frotta le front en réfléchissant :
– Écoutes, Serioja, il ne faut pas toujours croire ce qu'ils racontent.
– Non mais après, j'ai entendu Diengeï le confirmer.
– Hein ?!
– Yep. Il a décidé d'installer un tout nouveau dispositif. Si jamais le voleur tente de s'emparer du tableau, un système indépendant de l'alarme se déclenchera, et préviendra tous les gardes.
– Ce n'est pas ça qui va l'arrêter, il n'est pas aussi stupide.
– J'y croyais pas non plus, au début, mais il peut aussi s'activer manuellement, et Diengeï compte le piéger en bloquant le toit et en fermant l'accès aux autres pièces à la seconde où le tableau aura disparu. Et il a aussi un plan B, inconnu.
– Je ne suis pas convaincu.
– Tu as tort. On ne sait jamais ce qui peut se passer dans la tête de ce sadique.
À ce sujet, Serioja n'avait pas tout à fait tord, et Luka savait très bien que Diengeï pouvait se révéler assez... Persuasif avec les criminels, voire même carrément inquiétant et menaçant. Et de toute façon, il n'y avait pratiquement personne pour venir le contredire. Mais pour en revenir au sujet principal, notre inspecteur était plutôt mal à l'aise vis-à-vis du plan de son patron, car quand bien même il n'avait pas beaucoup de détail, il avait l'impression que tout cela n'annonçait rien de bon, connaissant l'animal. Toutefois, il ne devait pas s'attarder sur la question, et tapota gentiment sur l'épaule de Serioja :
– Merci, je te revaudrais ça.
– Offre-moi le café alors.
– Mais attends, tu en buvais un tout à l'heure ! Tu en étais à combien ?
– Juste cinq, et de toute façon, je l'avais pas fini. Alors, entre amis, il faut bien se serrer les coudes, hein ?
Poussant un soupir face à la dépendance à la caféine de son ami, Luka hocha la tête et quitta la pièce avec ce dernier, pour retourner du côté de la cafétéria, afin de payer son dû. Et tandis que Serioja profitait agréablement de son café, notre inspecteur scruta rapidement l'horloge. Il ne lui restait pas beaucoup de temps pour essayer d'en savoir plus sur l'enquête, et en aviser l'après-midi. Cependant, il devait également aller retrouver Natasha, puisqu'ils s'étaient donnés rendez-vous. Autant de priorités qu'il fallait trier, et il se devait bien de commencer quelque part, ce pourquoi, après une dernière salutation, Luka quitta le laboratoire pour retourner discrètement au commissariat.
Le reste de la matinée s'était déroulé sans problèmes majeurs, bien que Luka ait eut de nombreuses difficultés à interroger les autres policiers. Personne ne semblait être au courant du fameux plan de leur patron, ou du moins, faisaient semblant de ne pas le savoir. Cependant, la pêche ne fut pas frugale, puisque l'inspecteur avait au moins découvert que justement, si aucun des membres du commissariat ne faisait partie de l'enquête, alors cela signifiait que Diengeï avait fait appel à des personnes extérieurs. Et cela ne présageait rien de bon. Rien de bon du tout.
Tandis que Luka restait adossé près de la photocopieuse, perdu dans ses pensées, il fut ramené à la réalité lorsqu'il entendit cette dernière se refermer brusquement. Il ne s'en était même pas rendu compte, mais Natasha était arrivée, réalisant les photocopies manquantes pour les nombreux dossiers et rapports à boucler. Néanmoins, elle ne lui avait même pas adressé la parole, ce qui étonna notre inspecteur, qui s'empressa de lui prendre la main :
– Natasha.
– Arrêtes.
Surpris par ce simple mot, Luka fut stoppé sur place. Toutefois, il ne lâcha pas prise et continua de serrer la main de sa petite amie dans la sienne. Elle semblait irritée. Non, pas irritée, triste. Est-ce qu'il avait fait quelque chose de mal ?
– Natasha, écoutes, si j'ai fais une bêtise qui t'a blessée, tu dois me le dire.
– Tu n'as rien fait.
– Mais tu m'en veux quand même, c'est ça ?
– Non.
Alors là, le jeune homme ne pouvait pas du tout comprendre. Pourquoi donc restait-elle aussi évasive et aussi distante si rien ne clochait entre eux ? La réponse ne tarda pas à venir :
– Luka, je voudrais qu'on se sépare.
Plus surpris que choqué par cette demande, Luka prit quelques minutes pour répondre à cette dernière. Inspirant profondément, il ne fit que dire calmement :
– Pourquoi donc ? C'est bien que j'ai fais quelque chose de mal, si tu souhaites en venir à la séparation.
– Ce n'est pas ça, répondit la timide jeune femme. Je t'aime de tout mon cœur.
– Mais alors, pourquoi veux-tu tout arrêter ? On sort ensembles depuis trois semaines, déjà.
– Oui, et je n'ai pas senti d'amour depuis le début.
Désarçonné par la réponse, Luka ne sut que dire. En fait, il ne comprenait pas réellement où Natasha souhaitait en venir, et il n'osait pas répliquer, voyant les larmes de cette dernière commencer à couler. S'était-elle retenue toute la journée ? Intimidé, mais ne souhaitant pas voir la jeune femme pleurer, l'inspecteur voulut la prendre dans ses bras, lorsqu'elle le repoussa brusquement :
– Non, ne t'approches pas.
– Comment peux-tu dire ça ?! Je t'aime, voyons !
– Mais pas de la façon dont je le voudrais.
– Comment ça ?
Et tandis que Natasha séchait ses propres larmes avec un mouchoir, Luka restait en retrait, attendant sa réponse. Il ne comprenait pas. Il l'aimait, oui, alors pourquoi se poser des questions ? Et puis, il pouvait bien changer pour lui faire plaisir, cela ne lui posait pas de problèmes :
– Je ne veux pas continuer de souffrir, alors il vaut mieux s'arrêter là, ça ne mène à rien.
– Mais...
– Au revoir.
Puis, sans lui laisser le temps de répliquer, Natasha s'était emparée de ses photocopies, avant de s'enfuir en courant dans les couloirs. Oh, il aurait très bien pu la rattraper, mais Luka sentait que cela ne servirait à rien, et la laissa s'enfuir. Bon, cela arrivait à tout le monde de se faire plaquer, après tout, et puis, ça n'était pas la première fois. En revanche, ce qui était déprimant, c'était que toutes ses conquêtes lui avaient dit la même chose pour rompre. De quoi filer le cafard. L'inspecteur se demandait s'il n'allait pas acheter encore un peu d'alcool en rentrant. D'ailleurs, quelle heure était-il ? À peine midi... L'heure de stopper ses recherches, car si jamais Diengeï lui tombait dessus, ça allait chauffer. Sans perdre une minute, Luka retourna du côté de son bureau pour prendre sa veste, lorsque le téléphone sonna. Surpris, l'inspecteur décrocha :
– Allô ?
– Monsieur Menchikov ?
– Oui, c'est moi.
– Ici l'hôpital Sainte-Agathe, c'est au sujet de votre mère.
Surpris, mais peu inquiet, Luka se rassit sur son siège pour écouter le reste de l'appel :
– Elle a recommencé ?
– Oui, je suis désolé de vous dire ça, mais pourriez-vous passer la voir ? Elle refuse de continuer à prendre ses médicaments tant qu'elle ne vous aura pas vu.
– J'arrive, je serais là dans vingts minutes.
– Je vous remercie.
Puis, tout en raccrochant, Luka se souvint qu'il avait laissé sa voiture devant le bar. En fait, cela prendrait un peu plus de temps que prévu, ce qui l'énerva un peu. Enfilant son manteau et sortant pour prendre le chemin de l'établissement, l'inspecteur songea à sa mère. Depuis le retour brutal de son père en France, sans avoir annoncé la moindre chose à sa femme, cette dernière avait commencé à perdre la raison. Peu à peu, elle avait développé un début de délire, ce qui lui valut, à la majorité de l'inspecteur, d'être internée à l'hôpital. Et depuis ce jour, Luka lui rendait régulièrement visite, même s'il s'en voulait de ce qu'il avait fait. Mais il ne pouvait pas faire autrement, après tout, sa propre mère devait avoir droit à des soins convenables, que bien entendu, il payait très cher. Alors évitons de faire le difficile, surtout que Luka aimait réellement sa génitrice, à tel point qu'il avait renoncé à son véritable nom de famille, préférant prendre celui de cette dernière : Menchikov.
– Tania Menchikov ? Votre fils est là.
Et tandis que Luka entrait dans la chambre de sa mère, il ne fut point étonné par la scène se déroulant sous ses yeux. Dans cette pièce si simple, le lit était défait, et les oreillers par terre. La chaise longue était encore en mouvement, comme si elle venait de se lever, et des livres étaient éparpillés un peu partout au sol. Et au centre, debout, en robe de chambre, se dressait Tania. Cette femme d'âge mûr, si négligée, avait les cheveux noirs-gris noués en une queue de cheval à moitié défaite. Ses yeux bleus fatigués étaient en train de briller, et elle joignit ses deux mains abîmées entre elles, ayant remarquer son fils. Très vite, elle s'approcha de lui, et prit son bras pour l'attirer près de sa coiffeuse :
– Oh ! Ça tombe très bien que tu sois là, mon chéri.
– C'est toi qui m'as demandé, maman.
– Vraiment ? Oh, et puis peu importe. Il faut que tu m'aides à choisir quel rouge à lèvre je dois mettre. Ah, il faut que j'achète de la crème anti-âge d'ailleurs...
– Tu comptes sortir, aujourd'hui ?
– Mais bien sûr ! J'ai rendez-vous avec ton père, tu le sais bien.
– Maman, papa n'est plus là.
– Oh mais si, il m'a téléphonée il n'y a pas longtemps. Allez, viens, aide-moi.
Alors que Tania était assise à sa coiffeuse, brossant maladroitement ses cheveux avec une brosse usagée, Luka ne cessait de soupirer. C'était un délire fréquent chez sa mère, mais il était toujours plus difficile de la faire revenir à la réalité. Tout doucement, il prit la main de la malade, et caressa sa paume pour la détendre :
– Maman. Tu sais que papa n'est plus là. Il est parti il y a vingt ans.
– Oui, mais il va revenir. Il m'aime toujours, je le sais.
– Alors pourquoi n'a-t-il jamais appelé ?
– Mais si, il l'a fait tout à l'heure.
– Non, tu sais que c'est faux.
Et pendant que Luka caressait tendrement la main de sa mère, cette dernière la retira aussitôt en baissant les yeux. Toute tremblotante, elle se mit à balbutier :
– Je... Si... Il m'a répété tout à l'heure...
– Qu'est-ce qu'il a dit ?
– Il... il m'a dit... qu'il m'aimait toujours ! Et que...
– Maman, tu sais qu'il ne reviendra pas.
– Non... Adam...
Brusquement, Tania sembla prise d'un malaise, et son fils la rattrapa aussitôt alors qu'elle s'apprêtait à tomber de sa chaise. Portant donc cette dernière pour la faire asseoir sur son lit, Luka remarqua qu'elle était en train de pleurer et serrait ses vêtements avec forces :
– Oh, Adam... Où es-tu ?
L'inspecteur avait beaucoup de peine pour sa maman, mais il devait sans arrêt la faire revenir à la réalité, quitte à la faire souffrir encore plus. Il en voulait tellement à son père de les avoir abandonnés alors qu'il n'avait que dix ans. Caressant alors les cheveux emmêlés de Tania, il la serra avec douceur dans ses grands bras pour la rassurer. Elle avait mit un vieux parfum, pour plaire à son mari absent, mais comme Luka s'en doutait, il ne s'agissait que d'un désodorisant pour cabinet. Cependant, il ne renonça pas et continua de serrer sa mère contre lui. Enfin, au bout de quelques minutes, elle se dégagea :
– Luka... Il ne reviendra plus, n'est-ce pas ?
– Non. Maman, tu dois l'oublier tu sais, tu ne seras heureuse qu'à ce moment-là.
– Je ne pourrais jamais être heureuse si j'oublie ton père. Ne t'inquiète pas, ça va aller.
– Tu dis toujours ça, et je te retrouve dans cet état après, objecta Luka.
– Oui, mais là c'est promis.
Soupirant sans trop y croire, l'inspecteur enlaça une dernière fois sa mère avant de se redresser pour appeler l'infirmière avant qu'elle se charge de Tania. Puis, tout en la saluant, Luka quitta l'hôpital pour retourner dans sa voiture. Il était temps pour lui de rentrer à la maison et de se faire un bon repas. De toute façon, il n'avait plus grand chose d'autre à faire, puisqu'il n'était plus chargé de l'affaire, et au moins, il serait au calme pour réfléchir à ce qu'il comptait faire. Oui, cela semblait être une bonne idée.
Après un bon repas bien chaud, Luka s'était assis sur son canapé, un calepin sous les yeux et un stylo à la main. Sur chaque feuille se trouvait un élément de l'enquête, tel que la liste des tableaux disparus, les horaires des vols, les indices ou les cartes qu'il avait laissé. Et l'inspecteur avait beau les relire, il avait beaucoup de mal à voir le lien. Bon, pour commencer, tous les tableaux volés avaient été peints par des artistes russes du XX ème siècle, hommes ou femmes d'ailleurs. À chaque fois, le Voleur au Masque laissait une carte derrière lui indiquant son prochain forfait, mais jamais de trace d'ADN ou un quelconque indice intéressant, excepté la salive retrouvée hier. D'ailleurs, en y pensant bien, Luka se demandait pourquoi il avait fait ça. Après tout, il n'était pas un débutant, puisqu'il ne s'était pas encore fait attrapé, alors pourquoi faire une erreur aussi bête que d'embrasser cette carte ? De la provocation ? Cela ressemblait beaucoup au personnage, mais l'inspecteur en doutait.
Épuisé, l'homme blond préféra s'allonger en posant son calepin sur ses lèvres, ses yeux fixant le plafond. En fait, à bien y penser, de toute façon, il ne connaissait absolument pas Kun. Tout ce qu'il avait fait, c'était le sauver de ses poursuivants. Du reste, qui étaient ces hommes ? Dans ses souvenirs, ils étaient habillés en costume noir avec des lunettes tout aussi sombres, et ils n'avaient pas eut l'air de rigoler. Apparemment, si le petit voleur avait été attrapé, il aurait probablement passé un sale quart d'heure. Peut-être qu'au moins, l'inspecteur pouvait se féliciter de l'avoir aidé ? Maigre consolation, surtout qu'il ne le connaissait pas. Et même sans le connaître, il ne cessait d'y penser, ce qui avait le don d'être tout particulièrement agaçant. Et toujours en somnolant comme à présent, il y songeait encore, se demandant où il pouvait bien être et s'il allait s'en sortir vis-à-vis du piège de Diengeï.
Songeur, Luka ne tarda pas à sentir la fatigue venir. Après tout, il avait beaucoup bu, et n'avait pas dormi de la nuit. Et puis, ses plans pouvaient attendre, il avait bien le droit de dormir une heure ou deux. De ce fait, l'inspecteur desserra sa cravate avant de la retirer, puis prit un coussin pour le mettre sous sa tête afin d'obtenir une position plus confortable. Et bien entendu, il ne lui fallut pas longtemps pour sombrer dans un profond sommeil. Sommeil qu'il regretterait probablement.
– Papa ! Papa ! Où tu vas ?
– Chuuut, du calme, Luka.
Tandis que le petit garçon, habillé d'un pyjama, se tenait debout sur une des marches de l'escalier, un grand homme blond vêtu d'un large manteau en fourrure, et tenant une valise, se retourna vers lui :
– Je sors juste faire un tour.
– Mais il fait tout noir dehors.
– Je sais, mais ne t'inquiète pas.
– Tu vas revenir ?
L'homme blond était en train se pincer les lèvres avec ses dents, mais ne fit que frotter doucement sa main dans les cheveux de son fils. Ce dernier se sentit un peu mieux après cette marque d'affection, et se rua dans les bras de son père pour l'étreindre :
– Je suis désolé Luka. Au moins, je suis heureux de vous savoir en sécurité, ta mère et toi. Ici, vous ne risquez rien.
– Et toi ?
– Moi ? Je reviendrai bientôt.
– Bientôt quand ?
– Tu verras.
Et sur ces derniers mots, l'homme éloigna doucement son fils avant de lui déposer un baiser sur le front, puis prit la porte avant de disparaître.
Luka était mal à l'aise. Clignant des yeux, puisqu'il venait de se réveiller, l'inspecteur bailla en se frottant les paupières, avant de se tenir le dos. Cela n'avait, bien sûr, rien d'agréable de dormir sur le canapé, et en plus, cela provoquait des rêves bizarres. Depuis quand n'avait-il pas rêvé de la dernière fois qu'il avait vu son père ? Probablement au moins des années, et de toute façon, il s'en fichait. Cet homme lui avait mentit et avait décidé de partir en les laissant tous les deux, il n'avait donc plus rien à voir avec sa famille. Mais l'inspecteur ne pouvait se mentir à lui-même, la présence de son père lui avait beaucoup manqué pendant son adolescence, et même durant toute sa vie.
Déprimé par cette idée, Luka préféra s'étirer, faisant au passage tomber son calepin qu'il avait gardé sur lui, avant de bailler un grand coup. Soudain, il entendit une voix s'élever :
– Oh, very well, you're awake.
Sursautant brutalement, l'inspecteur se retourna, s'apercevant qu'une jeune femme était assise sur une chaise provenant de la cuisine. Elle était superbe. Vêtue d'une longue combinaison moulante et noire, la demoiselle ne cessait de le toiser avec ses yeux gris, écartant au passage quelques unes de ses mèches brunes, ces dernières appartenant à une longue chevelure nouée en natte. Sa peau était légèrement hâlée, indiquant qu'elle devait probablement venir d'un pays du Sud, tandis que son petit grain de beauté sous l'œil lui donnait une maturité certaine, alors qu'elle devait probablement avoir dans la vingtaine. Mais bien entendu, la jeune femme ne perdit pas un instant pour reprendre la parole :
– Hey, are you alright ?
Luka s'aperçut que son interlocutrice était en train de lui parler en anglais. Surpris, il se mit à réfléchir. Certes, il parlait couramment la langue de Shakespeare, mais il lui fallait tout de même une certaine adaptation, d'autant plus qu'il venait de se réveiller. Après une longue inspiration, il chercha les mots et répondit :
– Oui, ça va. Mais puis-je vous demander ce que vous faîtes chez moi ?
– Je suis passée par la fenêtre.
La jeune femme avait répondu le plus naturellement du monde, ce qui désarçonna quelque peu notre inspecteur, peu habitué à tant de franchise. Tout en se levant pour s'approcher de la demoiselle, Luka jeta un œil à son arme de service. Bien sûr, il ne comptait pas s'en servir, car il ne sentait ni danger ni envie meurtrière venant de son interlocutrice, mais il ne s'agissait que d'une petite sécurité :
– Oui, bien sûr... Par la fenêtre... Savez-vous que c'est un crime ?
– Cas de force majeur.
– Comment ça ?
– Lucky, il faut que tu m'aides.
– Lucky ?
Luka prit quelques minutes avant de comprendre que ce nom était un sobriquet qui le concernait. Vexé par tant de familiarité, d'autant plus qu'il n'aimait pas tellement ce surnom, l'inspecteur fronça les sourcils :
– D'abord, qui êtes vous ?
– Je m'appelle Marisa.
Marisa ? Cela lui disait quelque chose. Mais où Luka avait bien pu entendre ce nom ? Il savait que c'était récent, mais ne parvenait pas à se souvenir. Que c'était agaçant :
– Marisa ?
– Oui, et je viens pour te demander de l'aide. Kun ne veut plus m'écouter.
Bien évidemment, à la seule prononciation de ce nom, la mémoire de notre inspecteur se réactiva, et il comprit où il avait déjà entendu parler de cette fille :
– Mais... Tu es sa partenaire !
– Tu ne l'avais pas encore compris ?
– Eh bien non. Et à ce propos, je ne vois pas pourquoi j'aiderai un voleur, ou une voleuse.
– Je n'ai personne sur qui compter. Je sais que c'était toi qui enquêtait sur nous, et que tu as été écarté de l'affaire aujourd'hui même.
– C'est paru dans les journaux ou quoi ? grommela Luka.
– Ne jamais sous-estimer une pro comme moi. Tu ne peux rien me cacher. Je sais que tu es né le 12 mars 1981 à Moscou. Que ta scolarité a été plutôt chaotique et que tu as dû changer plusieurs fois de lycée, ce qui a presque valu ton refus d'intégration dans les forces de l'ordre. Tu n'as jamais gardé la même petite amie plus d'un an, et pourtant tu as pas mal de succès. Ton père a quitté la demeure familiale quand tu avais dix ans et ta mère est intégrée depuis douze ans dans un hôpital psychiatrique et que...
– Hey, ho ! Pas besoin, je te crois, mais évites d'étaler ma vie comme ça, c'est assez vexant.
Luka se sentit soudain légèrement mal. Pourquoi diable cette fille savait-elle presque tout de lui ? Après tout, il ne l'avait jamais rencontré, et savait juste qu'elle était celle qui pilotait l'hélicoptère qui était venu chercher Kun sur le toit du musée. Et là, elle avait l'air d'en connaître bien plus sur lui que n'importe qui d'autre. En plus, elle était aussi au courant du fait qu'il avait été écarté de l'affaire des vols de tableaux. Préférant se rasseoir, l'inspecteur se laissa tomber sur le canapé et se mit à réfléchir. Mais bien entendu, la jeune femme ne lui en laissa pas le temps et alla directement s'asseoir à côté de lui, afin de le regarder droit dans les yeux :
– Ce soir, c'est le dernier soir.
– Pardon ?
– Nous allons dérober la pièce manquante. Mais ils sont au courant, et j'ai peur que Kun ne rate son coup et se fasse capturer.
– Quelle pièce manquante ? Vous n'avez volé que des tableaux, ce que je déplore. Et de qui parlez-vous ?
– S'il te plaît, tu dois aller là-bas et aider Kun à voler le Gontcharova.
– Plaît-il ? Moi, un inspecteur de police respecté, aider un vulgaire petit voleur à s'emparer d'une pièce inestimable ? Jeune fille, tu es tombée sur la tête.
– Non, j'ai confiance en toi.
– Pourquoi vous aiderai-je ?
– Nous rendrons les tableaux lorsque nous aurons fini. Mais si jamais les Yeux du Dragon parvenaient à s'emparer de Kun...
– Qui sont-ils ?
– Je préfère ne pas répondre à ça.
Surpris par cette subite réponse, Luka fronça les sourcils. Il n'appréciait pas beaucoup qu'on cherche à le mêler à des affaires criminelles sans lui en donner les détails. Et qui aimerait, de toute façon ? Tendu, il ne fit que regarder à son tour Marisa droit dans les yeux :
– Mademoiselle, je crains que sans détails, je ne puisse être d'une grande aide.
– Moins tu en sauras, mieux tu te porteras.
– Je sais déjà des choses. Lorsque j'ai rencontré ton copain, il était poursuivi par des hommes en noirs. Ce sont eux, les Yeux du Dragon ?
Face à cette déclaration, la jeune femme sembla perturbée. Tiens, n'était-elle pas censée tout savoir ? Non pas que cela soit noté un peu partout, mais l'inspecteur aurait pensé que Kun en aurait touché un mot à sa partenaire, ce qui ne semblait pas être le cas :
– Tu as rencontré Kun en dehors du musée ?
– Hier après-midi. Il ne t'en a pas parlé ?
– Non...
– Tu vois que je sais plus de choses que tu ne le crois. Alors, parles moi, et je t'aiderai peut-être.
– Très bien.
Prenant une grande inspiration, Marisa se plaça dans une position plus confortable et arrangea un peu ses cheveux pour qu'ils ne la gênent pas :
– Je n'ai pas le droit de raconter toute l'histoire, ou Kun me tuera. Mais nous ne sommes pas que de simples voleurs de tableaux. Aucun d'eux ne se trouve sur le marché noir puisque nous les conservons.
– Je vois. Dans quel but ?
– Nous recherchons quelque chose. Quelque chose dont seuls ces tableaux peuvent indiquer l'emplacement.
– Vous n'êtes pas un peu vieux pour une chasse au trésor ?
Marisa lança un regard noir à Luka qui, bien qu'imposant, préféra ne pas insister sur ce point. C'est qu'elle faisait peur, la bougresse !
– Seulement, une autre organisation est aussi à sa recherche. Bien sûr, nous avons toujours eu une longueur d'avance sur eux, mais il est fort à parier qu'ils agiront ce soir, sinon, ils n'auront plus aucune piste.
– Et que cherchez-vous ?
– Je ne te le dirai pas. Mais nous devons absolument le retrouver avant les Yeux du Dragon. Kun et moi cherchons à détruire cet objet, mais s'il venait à tomber entre leurs mains...
– Ce ne serait pas bon ?
– Pas bon du tout. S'il te plaît, tu es un amateur d'art, et tu plais à Kun. Aides le juste à s'en tirer sans problèmes. Le tableau n'est pas leur objectif, c'est lui.
– Mais pourquoi s'en prendre à lui ?
– C'est...
Pendant quelques instants, la jeune brune sembla hésitante, mais secoua la tête au dernier moment pour se donner du courage, avant de continuer :
– Kun connaît l'emplacement de ce que nous recherchons, mais il manque un dernier élément qui se trouve dans le tableau de Gontcharova. Si les Yeux du Dragon s'emparent de lui et du tableau, ils pourront alors le retrouver sans problèmes, avec un rival en moins.
– Je vois... Mais dîtes-moi... Pourquoi devrais-je vous croire ?
– Pardon ?
– Vous vous attribuez tout deux le bon rôle de gentils cherchant à détruire ce qui semble être un objet dangereux, mais sur quelle base devrais-je le penser ? Peut-être est-ce tout simplement l'inverse ?
– Je...
– Et si, malgré moi, j'aidais les méchants de l'histoire ?
– Tu dois nous faire confiance, je t'en prie. Regardes, Kun ne t'as pas tué, il aurait très bien pu le faire, mais il s'est toujours refusé à supprimer des innocents. S'il te plaît.
Le ton de la jeune femme était plus que suppliant, ce qui mettait Luka très mal à l'aise. Bon, après tout, qui résisterait aux appels en détresse d'une jolie fille ? Même si, évidemment, ses arguments avaient loin d'être convaincants. Mais que diable allait-il faire dans cette galère ? Poussant un long, très long soupir, il hocha la tête :
– C'est entendu. Quand doit avoir lieu le vol ?
– Ce soir à minuit. Merci, Lucky, merci.
Puis, sur ces derniers mots, Marisa se redressa pour embrasser Luka sur la joue, avant de s'approcher de la fenêtre. Toutefois, avant de la traverser, elle se retourna vers l'inspecteur :
– Je sais que je peux te faire confiance.
Enfin, elle disparut. Subitement inquiet, Luka se précipita vers la fenêtre pour voir où cette dernière était passée, mais la jeune femme avait disparu, ne se trouvant nulle part. De plus en plus étrange, au point que l'inspecteur s'en grattait la tête d'étonnement. Donc, s'il avait bien compris, il devait aller retrouver Kun au musée, et s'assurer qu'il ne se ferait pas capturer par les hommes des Yeux du Dragon. Magnifique. Pourquoi diable avait-il accepté ? Parce qu'il n'avait pas su résister à une jolie jeune fille ? Possible, mais notre inspecteur était loin d'être stupide, alors pourquoi ? Déprimé par cet accord, mais sachant qu'il avait tout de même encore un peu de temps avant de s'y rendre, Luka se dirigea vers la cuisine afin de se préparer un café. Après tout, il ne risquait pas de dormir avant un moment.
Minuit moins cinq. Luka devait intervenir, mais il continuait d'hésiter. Assis à l'avant de sa voiture, sur le siège conducteur, adossé sur le volant. L'entrée du musée restait visible, mais sa voiture était à peine perceptible dans le noir, ce qui lui permettait une excellente surveillance. Il n'avait vu personne entrer, mais était arrivé depuis peu, de ce fait, il était possible que Diengeï et les autres soient déjà à l'intérieur. Poussant un long soupir, l'inspecteur continuait d'hésiter :
– Mais qu'est-ce que je fais là ?
Son patron était présent, alors pourquoi devrait-il prendre le risque de perdre son boulot en sauvant un criminel ? Remarque, il pouvait toujours prétexté qu'il était intervenu contre les Yeux du Dragon. Par ailleurs, étaient-ils déjà là ? Ici aussi, Luka ne les avait pas vu entrer, donc il était possible qu'ils soient déjà à l'intérieur. Quel micmac ! Rien que d'y penser, il en avait mal à la tête et voulait repartir chez lui.
Mais il ne devait pas abandonner. Pas maintenant. Il fallait juste attendre minuit, et à ce moment précis, entrer discrètement dans le musée, et voir s'il devait intervenir ou pas. Et puis, ce serait l'occasion de voir aux premières loges le fameux plan d'attaque de Diengeï. Au moins, il pourrait y avoir des avantages.
Minuit pile. L'heure était venue. Inspirant profondément, Luka ouvrit la porte de sa voiture afin d'en sortir, puis la verrouilla avant de s'approcher de l'entrée. Bien entendu, il était sous pression, même avec une arme sur lui. Mais il ne pouvait s'empêcher de ressentir une certaine excitation, comme s'il allait participer à un événement très important. Du moins le pensait-il jusqu'à entendre des coups de feu, et une fenêtre brisée :
– Que...
Se dirigeant immédiatement vers le lieu où la fenêtre s'était brisée, suivant le son, l'inspecteur contourna le musée vers la gauche, afin d'arriver vers une espèce de jardin, relié à l'établissement. Son pistolet dégainé, Luka chercha rapidement des yeux d'où cela pouvait bien provenir, jusqu'à apercevoir une ombre, allongée dans l'herbe. S'approchant en douceur, silencieusement, l'inspecteur tenta tant bien que mal de distinguer cette ombre, comprenant qu'il s'agissait d'une masse humaine. Et très vite, notre homme distingua enfin de qui il s'agissait :
– Kun !
Son arme rangée, Luka se précipita vers le voleur pour le redresser. Il était dans un sale état, et son masque était abîmé. Mais le plus inquiétant était probablement sa chute. En levant les yeux, l'inspecteur se rendit compte que la fenêtre brisée était au premier étage. Au moins avait-il évité le pire. Toutefois, il ne pouvait le nier, Kun était gravement blessé, et avait besoin de soins immédiat. Prenant ce dernier dans ses bras afin de le redresser, il tenta de le réveiller :
– Kun, Kun ! Allez !
Vacillant un peu, le jeune homme avait des difficultés à répondre. Cependant, doucement, ses paupières tremblèrent légèrement, révélant qu'il était toujours en vie, et surtout, qu'il était éveillé. C'était plus que suffisant pour Luka, qui s'empressa de se relever avec Kun dans ses bras. Adressant un dernier regard à la fenêtre brisée, il eut la surprise d'apercevoir quelqu'un. Malgré la pénombre, il put distinguer les traits d'un homme, jeune, et probablement asiatique. Brun et avec une peau halée, vêtu d'un justaucorps noir, il ne cessait de toiser l'inspecteur, qui se sentit subitement mal à l'aise. Faisait-il parti des Yeux du Dragon ? Impossible de savoir, et Luka n'allait pas le lui demander.
Tout en transportant le corps du voleur, il se précipita vers sa voiture qu'il déverrouilla, afin de déposer Kun à l'arrière, et de prendre le volant, pour s'enfuir une nouvelle fois à travers les rues de Moscou.
©copyright
Aucun commentaire:
Enregistrer un commentaire