Hier soir, vers deux heures et demie du matin, un magnifique tableau de Chagall a été dérobé Galerie Tretiakov. Les caméras ayant été maîtrisées, il est impossible de savoir qui a commis le crime, néanmoins, la police soupçonnerait le Voleur au Masque, qui avait déclaré qu’il ferait irruption au musée cette nuit. Il s’agit du troisième vol, et pourtant, les autorités n’ont aucun indice sur son identité, ni ses motivations, ainsi que le devenir des œuvres d’art. Cependant…
Tandis que sa main appuyait sur le bouton de sa télécommande, Luka se redressa doucement, s’extirpant de son fauteuil pour s’étirer. Grand, les cheveux clairs, et large d’épaule, cet homme donnait l’impression d’être un champion international de boxe, ou de catch. Cependant, les traits anguleux de son visage et ses yeux d’un bleu léger adoucissaient un peu son allure. Mais au lieu de s’attarder sur son physique, il valait mieux s’intéresser à ses pensées, ses sentiments face à l’information qu’il venait de voir. Bien sûr, il était au courant de tout, il connaissait l’affaire mieux que quiconque. Après tout, il était l’inspecteur chargé de l’enquête. Et depuis plus d’une semaine, cet homme se permettait sans cesse de le narguer, et Luka ne le supportait pas. Lui qui avait été friand des séries d’Arsène Lupin lorsqu’il était petit, il comprenait maintenant ce que pouvait ressentir la police dans ce genre de situation. Tout en soupirant et en replaçant quelques mèches embêtantes de son front, le jeune homme prit son téléphone portable afin de contacter l’un de ses collègues :
« Allô ? Oui, c’est Menchikov. Je sais, j’arrive. »
Tout en raccrochant après s’être fait passé un savon pour être rentré chez lui sans vraiment s’excuser auprès du grand chef, le jeune inspecteur s’empressa de finir sa tasse de café avant de descendre pour prendre la voiture et se diriger vers le musée.
Une fois arrivé, Luka s’avança sur les lieux du crime, entourés par les nombreux membres de la police scientifique. Cherchant du regard, il aperçut Serioja, son meilleur ami de toujours, et surtout, le plus grand spécialiste de l’analyse des scènes de meurtres. En l’occurrence, il s’agissait d’un vol, mais bon, c’était un peu pareil pour Luka, adorateur de la peinture :
« Serioja, tu…
– Attention là ! T’as failli marcher un précieux indice ! »
D’abord surpris, l’inspecteur recula brutalement, tombant alors en arrière, sur le derrière, puis se retourna vers son ami, à quatre pattes au sol, en train de relever ce qui semblait être une empreinte de pied :
« Il a du marcher dans la boue avant de venir. Oh, pardon, Luka, tu disais ?
– Rien du tout, maugréa l’inspecteur en se relevant, à part peut-être que j’allais te demander ce que tu pouvais me dire sur ce qu’il s’est passé.
– Le vol a eu lieu hier soir, vers deux heures et demie du matin. Avant cela, il a réussi à désactiver toutes les caméras du musée, puis s’est infiltré par la fenêtre après avoir neutralisé l’alarme. Ensuite, il lui a suffit de prendre le tableau, et ce sans un bruit. Personne parmi les gardiens ne s’est rendu compte de la supercherie. En tout cas, je ne sais pas s’il a fait ça tout seul, ou s’il a eu un complice, mais c’est un vrai travail de maître.
– Tu parles du système de sécurité ?
– On n’est peut-être pas aux États Unis, répondit Serioja, mais en tout cas, il faut un sacré tour de main pour y arriver, et on n’apprend pas ça dans des vieux bouquins policiers. »
En effet, il avait raison, Luka le savait. Mais dans ce cas-là, était-il possible que ce Voleur au Masque ait un complice ? Peut-être même plus qui sait !
« …Carte.
– Gné ? fit Luka, sortant de ses pensées.
– Je disais qu’il avait à nouveau laissé une carte.
Serioja tendit alors une petite carte de visite. Luka la reconnaissait, cette fameuse carte que laissait le voleur à chaque fois. Non seulement il la signait, mais en plus, il indiquait par énigme le prochain tableau qu’il déroberait, comme si personne ne pouvait l’arrêter. Sur celle-ci était écrit, en lettre noire, comme si elle avait été tracée à l’aide d’un pinceau :
Je suis de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel
Mais je demeure dans une atmosphère sombre
Si tu me voyais, tu serais perdu,
Mais sans le savoir, tu m’as déjà vu.
« Encore un charabia incompréhensible !
– Tu l’as dit, rétorqua son meilleur ami, cependant, on a intérêt à trouver cette fois. Le grand chef n’est vraiment pas content, et il a dit que si tu échouais encore, tu serais écarté de l’affaire.
– Bien sûr, c’est toujours ma faute. Depuis que je suis arrivé, il me déteste.
– Ben, le fait d’avoir un patron tyrannique prouve que t’as trouvé le bon boulot. C’est comme trouver la bonne belle-mère. »
Luka était bien conscient que son ami essayait de lui remonter le moral. Mais, soyons honnête, le jeune homme savait que s’il ne trouvait pas la solution, il serait mis de côté, ce qui serait très frustrant. Glissant la carte dans la poche de sa veste, l’inspecteur quitta la scène de crime. Perdu dans ses pensées, il prit le volant de sa voiture, afin de conduire un peu n’importe où, histoire de réfléchir. Chaque fois, il n’arrivait pas à trouver, ni lui, ni ses collègues. Alors pourquoi serait-il mis au placard ? Parce qu’il dirigeait son équipe ?
Alors qu’il était arrêté à un feu rouge, Luka surveillait la circulation, lorsqu’un bruit attira son attention. Sur le côté droit, dans son rétroviseur, il aperçut un jeune homme, courant vers lui, ou plutôt, vers sa porte arrière, ne se gênant absolument pas pour grimper dans sa voiture :
« Démarrez !
– Dit donc, je ne suis pas chauffeur de taxi ! Descendez tout de…
– Démarrez, bordel ! »
Repérant alors des hommes courant vers eux, Luka n’attendit pas une minute de plus, et, le feu étant vert, il appuya sur la pédale de l’accélérateur. Déambulant à toute vitesse, l’inspecteur de police se précipita le plus loin possible, s’apercevant alors que l’un des hommes, arme à la main, essayait de lui tirer dessus pour le ralentir. Les cris retentirent aux alentours, mais la voiture disparu peu à peu dans les méandres de Moscou.
Quinze minutes après l’événement, Luka était arrivé au niveau de la Place rouge, et stoppa son véhicule, avant de se retourner. L’homme qui était monté ne devait pas excéder vingt cinq ans, sa peau légèrement halée et son visage fin, entouré par de nombreuses mèches d’un noir aussi profond que celui de ses yeux, lui donnaient une beauté asiatique incroyable. Même Luka en était gêné, et en oublia le fait qu’il venait d’être poursuivi par les problèmes de cet étranger :
« Puis-je vous demander qui vous êtes, et pourquoi ces hommes vous poursuivaient ? »
L’homme se retourna vers l’inspecteur, puis un léger sourire se dessina sur son visage. Un sourire que n’importe qui aurait pu qualifier de manipulateur, et maléfique, mais malgré tout, il restait magnifique :
« Je m’appelle Kun. Quant à ces hommes, je ne peux pas vous dire grand-chose, puisque ce sont mes affaires.
– Bien sûr, en attendant, c’est moi qui ai fait le chauffeur pour un petit jeunot paumé.
– Jeunot ? Vous n’avez pas l’air bien plus âgé que moi.
– De… Saches que j’ai déjà trente ans !
– Ah vraiment ? Je ne vous voyais pas à plus de vingt ans. »
Ayant complètement oublié sa première question, Luka avait son visage tout proche de celui de Kun, complètement envahi par sa dispute. Ce ne fut que quelques secondes après qu’il se rendit compte de sa situation, et, rougissant, il se recula :
« Écoutez, je suis inspecteur de police. Voici ma carte. Si vous le souhaitez, je peux toujours vous protéger... Enfin, je veux dire, vous prêtez des hommes…
– Je comprends, répondit Kun avec un sourire encore plus large. Eh bien, je n’ai qu’à accepter. En espérant vous revoir. »
Le jeune asiatique descendit doucement de la voiture, puis se volatilisa, avant même que Luka ne puisse descendre à son tour. Se demandant alors s’il n‘avait pas rêvé, l’inspecteur se pinça, mais à part une quelconque douleur, il ne se passa rien d’autre. Luka se mit alors à observer les alentours, adossé sur sa voiture, puis sourit à la vue de la Cathédrale Saint-Basil, ou Храм Васи́лия Блаже́нного, comme on le disait si bien :
« Peu importe où l’on se trouve, on peut la voir… »
Luka avait parlé tout seul, sans s’en rendre compte. Puis, brutalement, il se redressa, contemplant le monument, ces phrases lui revenant en tête :
Si tu me voyais, tu serais perdu,
Mais sans le savoir, tu m’as déjà vu.
Certes, ce monument n’était pas effrayant, mais néanmoins, il était visible de tous, accessible… Et après tout, le sujet n’était-il pas une peinture ? Oui, la prochaine œuvre d’art que ce satané Voleur souhaitait dérober, c’était :
« Serioja ? Je sais quelle est la prochaine cible ! Accorde-moi une permission auprès du chef pour que je puisse rester cette nuit à la Nouvelle Galerie Tretiakov. »
Ayant saisit son téléphone pour appeler son meilleur ami, l’inspecteur se précipita dans sa voiture, puis se rendit immédiatement vers le lieu de l’exposition. Certes, il ne faisait pas encore nuit, mais au moins, il aurait le temps d’étudier les lieux pour les tourner à son avantage, le temps d’obtenir une approbation du patron.
Vingt-deux heures. Même s’il avait été long pour Luka d’expliquer au chef sa démarche pour prouver que la prochaine cible serait la peinture de la Saint-Basile, de Lentoulov, il était dans les temps. Deux autres hommes avaient été positionnés près de l’œuvre, mais l’inspecteur savait que le Voleur au Masque ne se montrerait pas si elle était trop protégée, ce pourquoi il était parti faire un tour, essayant de résister à son envie de visiter pour observer ces peintures si belles.
Une heure du matin. Pour l’instant, rien d’anormal. Même s’il était encore tôt, Luka se demandait s’il ne s’était pas trompé. Du moins, se le demanda-t-il jusqu’à entendre un bruit étrange derrière lui :
« Qui va là ? »
Se précipitant dans un couloir plus éloigné, l’inspecteur aperçu alors une corde, suspendue à travers la fenêtre. Un seul mot échappa alors de sa bouche :
« Merde ! »
Sans même perdre un instant, le jeune homme se précipita vers la pièce où était exposée l’œuvre. Les deux hommes étaient à terre, et le tableau disparu. Tapant du poing, contre la colonne, un bruissement se fit entendre dans le fond. Une ombre se faufilait vers les escaliers. Bien décidé à ne pas laisser échapper son dernier morceau, Luka se précipita avec force à ses trousses. Mais, il fallait l’avouer, le voleur, bien qu’il soit chargé d’un tableau, était bien plus rapide que lui. Bientôt, il atteignit le toit, ce qui fit sourire l’inspecteur. Il allait être coincé ! Reprenant son souffle, Luka observa le voleur. Habillé en noir, les cheveux sombres, un masque de théâtre lui cachait le visage. Mais plus pour très longtemps :
« Vous êtes coincé maintenant ! Rendez-moi ce tableau, et vous vous expliquerez devant la police pour tous ces vols.
Un sourire mesquin apparut alors sur le visage du voleur :
– Oh, et je suppose que j’aurai droit à un avocat, et que je devrai avouer où se trouve les autres toiles ?
– En effet, ça m’évite de le dire.
– Et si je refuse ? »
L’inspecteur ne se contrôla pas, et se précipita vers l’inconnu, le poing en avant pour lui décrocher une droite, que l’homme esquiva, lâchant habilement le tableau, sans l’abîmer, puis il saisit le bras de Luka. D’abord surpris, le policier ne s’attendait certainement pas à se retrouver au sol, le bras tordu dans son dos. Il avait beau se débattre, il n’arrivait pas à se dégager. Cependant, son autre main libre lui permis un appui pour se reculer en arrière, donnant un coup de tête, puis il se retourna pour arracher le masque. Mais ce qu’il vit alors l’étonna tellement qu’il laissa une ouverture pour son adversaire, celui-ci le plaquant au sol, tenant ses poignets :
« Que… Comment est-ce possible ? »
Face à lui se trouvait Kun. S’il y avait bien une chose à laquelle il ne s’attendait pas, c’était de le voir :
« C’est embêtant que tu ais vu mon visage. Je t’aime bien.
– Alors tu vas faire quoi ? demanda Luka, tout en essayant de se dégager. Me tuer ?
– Non, juste ceci. »
Avant même que l’inspecteur ne s’en rende compte, le jeune homme s’était penché en avant, collant ses lèvres douces et agréables contre les siennes, lui donnant alors un baiser. Luka fut tellement sonné qu’il n’osa même pas se débattre, se laissant faire. Kun se détacha alors, l’observant au sol. L’oreillette se trouvant à son oreille s’activa, et il répondit :
« C’est bon, Marisa. »
Kun récupérant le tableau, Luka se redressa, voulant agir, poser des questions, n’importe quoi, du moment qu’il puisse empêcher ce silence de durer, et voir Kun s’en aller. Cependant, il n’en eu l’occasion, étant donné qu’un hélicoptère passa juste au-dessus d’eux, l’échelle cordelée suspendue afin que le voleur puisse l’attraper. Lui adressant un dernier sourire, Kun s’envola alors, puis sorti une carte de sa poche, l’embrassa, et la laissa tomber au sol, devant Luka, qui se trouvait à genoux, incapable de réagir.
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