30/10/2011

The Bitter Flare - Chapitre 1



Chapitre 1 : A Yokai in trouble


            Ç’aurait pu être une banale histoire de conte de fée avec l’infatigable happy end « ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfant. C’est vrai qu’il avait peut-être l’air d’un prince, mais nous n’étions pas à l’époque lointaine et floue des contes de fées, merci pour l’anachronisme. Et puis je ne suis ni une princesse ni une damoiselle en détresse… En fait je suis un mec.

            Comprenez mon ahurissement quand j’ai vu surgir un beau matin devant moi un grand blond aux cheveux longs qui m’assurait que j’étais l’homme de sa vie et me demandait ma main sur-le-champ, puissions-nous avoir une vie heureuse et plein de marmots ensemble, tout en me foutant un gros bouquet de fleur sous le nez.
            Je hais les fleurs.
            Naturellement, je ne pouvais pas accepter, et il m’avait suffisamment mis en rogne comme ça. Je lui ai répondu qu’à moins d’être une espèce rare d’hippocampe, il y avait peu de chance qu’il réussisse à avoir des enfants avec un autre homme. C’est là qu’il m’a répondu très sérieusement, sur le ton de l’évidence :
-       Oh, mais non, c’est toi qui les porteras.
            Je m’appelle Kuhibi Akai, j’ai vingt ans, et ce jour-là viens de changer ma vie.

           
            Ce mec vient de forcer ma porte d’entrée. Je l’avais refermée à clef pour éviter d’être confronté à ce malade, mais je ne sais pas comment il a fait, j’ai entendu un grand « BONG » et la porte était sortie de ses gonds.
            Je me retourne, les yeux écarquillés : ce fou est assis sur la porte et me lance un sourire à faire tomber toutes les filles de la ville. Il est tout fier de lui ce c** !
            Mais je crois que ç’à m’a calmé. Je n’ai même plus envie de lui hurler dessus, j’ai un peu peur qu’il se fâche. Je suis pas un froussard, hein, j’ai juste les boules pour mon appart’ !
            …Et non, je ne tremble pas, c’est à cause des courants d’air !
            Le blondinet s’adresse à moi sur un ton très poli, sans quitter son sourire :
-       Je pourrais te parler ?
            Je n’ose pas vraiment refuser. Après tout, je ne peux plus le mettre à la porte, il l’a détruite !

            Il a l’air comblé quand j’acquiesce avec réticence. Tout content, il remet la porte en place comme si de rien n’était, ce qui ajoute à ma surprise.
            Je m’affale sur mon canapé, lui s’assoit sur une chaise pliante :
-       Kess’tu veux ? je lui demande de mauvaise humeur.
-       Me marier avec toi ! répond-t-il avec enthousiasme
            Je le savais. Cette discussion va mal finir pour l’un de nous deux. J’ai du mal à me retenir de lui foutre un poing bien mérité… Puis je me souviens de la porte et abandonne. Je le fusille plutôt du regard. Il me sourit :
-       Je suis Babylone. Toi et moi sommes fiancés depuis longtemps, tu te souviens ?
            J’ai l’impression de devenir blanc comme un cachet d’aspirine. Babylone s’inquiète lorsque je commence à tirer vers le vert.
-       … Ton père ne t’as donc rien dit ? s’exclame-t-il étonné.
-       Mon père m’a surtout dit de jamais parler aux inconnus, surtout les grands blonds et les étrangers, et surtout pas un grand blond étranger ! Je pensais au départ que c’était pour me protéger des yankees, mais maintenant je crois que je comprends pourquoi… Je suis désolé, mais en tant qu’homme parfaitement sain d’esprit, je crois que je vais devoir refuser.

            Il baisse la tête d’un air triste. Ces yeux s’humidifient et il fait la moue :
-       Mmais nos familles ont déjà signé le contrat, tu ne peux pas refuser ! Sinon… Tu seras en très grand danger. Ma famille te poursuivra jusqu’à ta mort, et au-delà de ce que tu peux imaginer !
            Il relève la tête et me montre des yeux effrayants. Je ne l’avais pas remarqué avant, mais leur pupille est fendue comme ceux d’un chat.
            Je m’enfonce dans mon fauteuil. Sa carrure est tout à coup intimidante. Il n’est pas très musclé, mais la puissance émane de lui comme l’eau d’une source.
-       Q-quoi ?! Me dit pas que mon père m’a vendu à la mafia ou quelque chose dans ce genre ?
-       Je pense que ç’eut été préférable, dit le blond en secouant la tête d’un air compréhensif.
            Les alarmes résonnaient depuis longtemps dans ma tête mais là, j’ai complètement paniqué. Mon père était mort peu de temps avant, il y avait quelques mois tout au plus, et je me souviens comment il m’avait tenu la main à son chevet, me demandant pardon. Je n’avais pas compris qu’en fait, il avait dû me faire une chose vraiment horrible.

            Soudain je me souvins d’une lettre qu’il m’avait glissée juste avant d’expirer. Je l’avais oubliée sans la lire depuis, dans l’état de choc où j’avais été…
            Je me relève brusquement et plante Babylone pour aller fouiller dans les papiers sur mon bureau. Elle devrait bien être quelque part par là… Bingo ! Je l’ouvre les mains tremblantes. Les pattes de mouches de mon père ne font que quelques lignes :

                   Akai, mon cher fils,
                  
                   Tu ne me pardonneras sans doute jamais pour ce que j’ai fait. Quel malheur ! Je suis le plus honteux des pères, mais je dois tout de même te prévenir.
                   Je dois essayer de racheter ma faute : j’ai vendu ton âme au diable ! Je t’ai vendu pour le confort et la facilité, je suis indigne de ton affection. Un Démon viendra bientôt te chercher pour faire de toi son épouse.
                  
                   FUIS PENDANT QU’IL EN EST ENCORE TEMPS !

            Mon cœur a raté un battement. Un frisson parcourt mon échine de bas en haut. Je me retourne : Babylone se tient dans l’encadrement de la porte, un sourire effrayant aux lèvres.
            Sa voix s’élève, caverneuse et ridiculement attirante:
-       Ah, tu es courant maintenant !


            Stupide ! Stupide ! Stupide père ! Qu’avait-il dans la tête quand il m’a échangé contre la faveur du démon !  Maintenant je suis obligé de me coltiner une espèce de maniaque psychopathe !
            Je me retrouve une fois encore sur le canapé, sauf que là je me tiens à carreau. Babylone à l’air d’être un véritable schizophrène. Il n’y a pas une minute encore il était souriant et volage, là il a l’air d’un tueur en série hémophile et pervers…
            Mais il est beau, oh oui il est beau. Il a un visage d’un éclat surnaturel. Il ne s’est plus gêné pour me montrer qu’il n’est pas humain, maintenant que je le sais. Il a révélé ses cornes torsadées, ses oreilles pointues et ses yeux métalliques et cruels. Mon petit doigt me dit que je n’ai pas intérêt à l’énerver, même si je ne supporte pas la manière qu’il a de me regarder. Il a un sourire ironique sur le visage et me fixe comme s’il allait me manger… Littéralement.
            Il recommence à parler de sa voix suave :
-       Oh, mais n’aie pas peur mon petit renard, je ne vais pas te dévorer. Je suis ici pour venir chercher ma fiancée, pas mon repas !
            Mmais il lit dans les pensées ou quoi ? Il savoure encore une fois mon visage décomposé, comme s’il aimait me perturber.
            Pervers !
            Je le fixe. Je brûle de lui jeter une réponse bien bouillante à la figure. Mais je ne peux pas, il est bien plus puissant que moi.
-       Je tiens à insister sur mon refus, lui dis-je avec une politesse forcée. Bien que je sois effectivement un yôkai, mon rang est bien trop inférieur par rapport au vôtre (gurk, ce vouvoiement me tue). Je ne sais pas ce qui s’est passé avec mon père, mais cela n’a rien à voir avec moi. Je veux juste mener une vis paisible. (Et puis je suis un mâle, bon sang !)
             Mais ça, j’ai pas pu le lui dire. Règle n°1 pour survivre devant un yôkai de rang supérieur : ne jamais le contrarier en quoi que ce soit !
            Moi non plus, je ne suis pas humain. Enfin, je ne suis pas spécial non plus. Je suis juste un humble renard qui ne demande rien de plus que de vivre ma petite vie tranquille… et pourquoi pas devenir un renard à neuf queues un jour, si je vis assez longtemps ?
            … Enfin, c’était ma perspective de vie jusqu’à maintenant. Parce que là, mon espérance de vie venait de se réduire considérablement...
           
            Le démon soupire brièvement :
-       Je ne peux pas te laisser faire ça. Ton père s’était endetté auprès de nous pendant près de deux cents ans, et cela avait agacé ma famille. Il y avait peu de chance qu’il nous rembourse un jour, alors ma famille a exigé un remplacement. Ton père à été obligé d’accepté et cela a calmé nos différends. Maintenant, ils exigent leur dû et se fichent d’avoir ton accord ou non. En fait, soit tu m’épouse, soit je ne préfère pas savoir ce qui va advenir de toi.
-       Euh, annoncé-je, en effet, c’est une façon d’envisager les choses. Et ça ne te dérange pas toi ? Je veux dire, le fait d’être marié à quelqu’un que tu ne connais pas (et un mec en plus !) te conviens ?
            Silence, son visage est de marbre, puis il répond vaguement :
-       Je suis venu chercher ma fiancée, comme on me l’a demandé.
N’élude pas ma question, bon sang !
            Je suis désespéré. J’ai bien l’impression que cette conversation n’a servi à rien.  Apparemment, il s’agit de moi, mais je n’ai pas mon mot à dire sur mon avenir. Merci papa !
            Babylone sourit d’un air amusé :
-       Je ne te déteste pas, si c’est ce que tu voulais entendre.
            Attendez. Ce mec froid et vaguement arrogant viens de me dire que ça ne lui déplait pas de se marier avec moi ? Je viens de perdre mon seul allié possible ! Argh, le sang me monte aux joues. Poutant, je ne suis pas si en colère que cela, à mon grand désarroi.
            Le sourire du Démon s’étend et découvre ses dents. Il a l’air satisfait. Mon sang ne fait qu’un tour. Un instant je trouve qu’il à l’air cool. Finalement peut-être que ce ne serait pas si ma… Qu’est-ce que je raconte moi ?  Qu’est-ce qu’il m’a fait ? Il m’a ensorcelé ? ça doit être ça, mon cœur bat la chamade.
            Je croise ses yeux d’un bleu glacier et rougis soudainement. Il se lève et s’approche de moi d’une démarche mesurée. Il m’enveloppe dans son large manteau noir et murmure à mon oreille :
-       Il est temps.


            J’y crois pas, il a vraiment fait ça. Il m’a vraiment emporté avec lui sans me demander ! Je n’ai rien pu faire, je vous jure. Un instant j’étais sous sa cape, et puis pffuit! On était téléportés je ne sais où. Je n’ai pas pu bouger à cause de son étreinte en béton, mais je l’ai bien senti passé. Un instant, j’ai cru que mon estomac allait me sortir par les yeux.
            Je le repousse brusquement en grognant. Il me lâche docilement, sûr de lui. Evidemment, la où je suis, je ne risque pas de m’enfuir. C’est ce dont je m’aperçois la seconde suivante, lorsque je me retourne.
            J’ai le souffle coupé. Pourquoi je suis à Paris ?! Plus précisément sur le toit du Louvre. En plus, je me les gèle. Je suis encore en T-shirt, m**** ! Il fait nuit, évidemment, et l’on est encore au printemps dans l’hémisphère nord. Ce type vient de me faire un sale coup, et il se réjouit de sa victoire. Je lui hurle dessus :
-       S*** ! Où tu m’as emmené ! ramène-moi tout de suite ! Je suis pas d’accord, moi ! J…
            Il pose son doigt sur sa bouche en un geste de silence et désigne les personnes en bas, dans le jardin des Tuileries. Sa mimique mesquine ne fait que m’énerver encore.
-       Pourquoi m’as-tu emmener ici ? demandé-je un poil moins fort.
            Il hausse les épaules :
-       C’est le carrefour des civilisations, répondit-il d’un air de dire l’évidence même.
            Je ne comprends rien à ce qu’il raconte. Mes poils se hérissent tellement il m’agace ! Il a l’air de saisir et hausse encore une fois les épaules :
-       Je t’expliquerai demain.
-       Non, fais-je. Je n’attendrais pas demain, je ne veux plus avoir affaire à toi ! Je rentre chez moi.
-       C’est impossible, c’est trop dange… Hey !
            Hey, il a l’air désemparé, là. Babylone essaye de me rattraper, mais j’avais déjà filé hors de son champ de vision.
            Ce qui est bien lorsqu’on est un pauvre démon tout faible, c’est que l’on peut se fondre parfaitement dans la masse urbaine. Mon odeur n’est pas très persistante et disparaît très vite derrière celle plus musquée des humains. Je suis aussi très rapide, ce qui me permet de fuir les yôkais supérieurs comme lui. En plus, la nuit c’est mon élément ! Et oui, les renards sont généralement nocturnes… Tout le contraire de cette chèvre de Babylone qui doit avoir être bien embêté maintenant !
            Ah, je l’entends m’appeler. Je m’éloigne très vite de lui en m’introduisant dans une bouche de métro. Je sens la forte odeur de démon de Babylone, qui file sans me remarquer. Ça me fais sourire. Bien fais pour ta pomme, bouc de mes deux.
             Du coup, je décide de passer par les souterrains. Se faufiler derrière les barrières est un jeu d’enfant pour moi. Ni vu, ni connu, je finis par quitter le quai et remonter les rails à la recherche d’un abris. J’ai l’impression que Babylone pourrait surgir de n’importe où, alors j’hésite à rester près d’ici. J’ai l’impression d’être observé, et ça m’horripile. D’ailleurs, c’est moi ou j’entends des voix m’appeler ? et puis, ces grattements de griffes sur les rails ne me rassure pas. Même les rats peuvent être dangereux dans le noir.

            Je ressors je ne sais trop comment devant l’Opéra Bastille. Ici aussi, il fait frais. Mais au moins je suis loin de lui.
            Je croise quelques émos fêtards qui ricanent en me voyant frissonner. Je leur jette un regard noir, mais ça, je ne pense pas qu’ils l’aient vu. M’enfin, je suis trop sonné pour protester. À vrai dire, cette situation est tellement bizarre que je ne sais plus quoi faire. La meilleure solution est encore de réfléchir à un plan de fuite.
            En parlant de fuite, les trois émos de tout à l’heure me regardent avec insistance. L’un vient de se lécher les babines… Urk, ça me donne froid dans le dos, sans mauvais jeu de mots… Attendez, ils s’approchent de moi avec une démarche de prédateurs, ne me dites pas que…
-       Petit petit... Alors, goupil, on se promène tous seul ? Pourquoi ne viendrais-tu pas manger avec nous ? Tu verras, ce sera cool.
            Un frisson dans l’échine m’avertit que je pourrais bien être le repas. Et je ne me trompais pas. Je ne me trompe jamais pour ce genre de choses. Ciel, pourquoi ça tombait toujours sur moi ? Voyant que je reculai d’un air pas rassuré du tout, les trois émos se dirent qu’ils n’avaient plus rien à cacher et révélèrent leur nature.
            Je dois dire que je suis très choqué, car avec ma chance habituelle, je viens de tomber sur une belle brochette de lycanthrope à mèches roses et bleues.
            Super. Avais-je déjà précisé que certains yôkais étaient cannibales ?
            Le renard en moi me suggère de me tirer et je ne me fais pas prier. En moins de deux, je reprends ma forme originelle et me carapate. Évidemment, les loups-garous me courent après avec délectation. En renard, je suis peut-être plus rapide, mais ils sont plus endurants et plus nombreux. Ah là là, si seulement …
            Un étrange sentiment me fait lever les yeux. J’aperçois une silhouette sombre devant moi. Je n’hésite plus et saute me cacher dans ses bras, tout d’un coup très rassurants :
-       Babylone ! je crie terrifié, Je suis ta fiancée non ? T’as le devoir de me protéger, hein ?! Aide-moi !
            Oui, parce que je peux parler, en renard.
-       Quoi ?! dit-il d’un air sournois, mais je pensais que tu ne voulais pas de moi pour époux. Je suis désolé…
            Il me prend fermement sous les pattes et m’éloigne de lui, comme pour me livrer aux loups-garous. Je sais ce qu’il attend de moi, mais je suis incapable d’accepter. J’essaie de revenir vers lui. Il me prend alors par la peau du coup et me présente aux loups, ma queue balançant dans le vide. Moi, je plante vainement mes griffes dans le manteau de Babylone et m’accroche désespérément :
-       Non !... Ok d’accord ! Tout ce que tu veux, ok ? J’accepte ce mariage. Pour le meilleur et pour le pire… ça marche ?
            Oui bon, c’étais sous le coup de la peur, hein. N’allez rien comprendre de travers !
            Il me ramena près de lui en ricanant. Ce mec… ! Malgré la désagréable sensation que je viens de me faire avoir, je me sens en sécurité contre sa poitrine. Les battements sereins de son cœur m’apaisent. C’est drôle, quand on est un renard, on sent tout de suite les intentions d’une personne. Je me surpris à penser que Babylone n’aurait pas été du genre à me jeter au loup, même si j’avais refusé sec.
            Le démon fait face au trois loups. J’ai tout à coup comme une boule à l’estomac. Trois loups contre un bouc, mais c’est pire que la chèvre de M.Seguin, bon sang ! Et ce n’est pas pour lui que je m’inquiète, c’est pour moi qui vais ramasser les pots cassés ! Pourtant, les lycanthropes semblent le craindre.
            À ma grande surprise, le plus gros des trois (le chef, quoi) reprit sa forme humaine (plus faible) et s’inclina en signe de soumission.
-       Ah Babylone, nous ne savions pas qu’il s’agissait de votre chasse gardée. Nous vous prions d’accepter nos excuses.
            Mon sauveur lui fait signe de se relever. Puis, avec ce rictus arrogant qui me fait toujours frissonner, il dit :
-       Je ne vous pardonnerai pas d’avoir essayé de toucher à ma femme.
            Alors là, je suis moins occupé par le fait qu’il m’appelle sa femme que par ce qu’il se passe ensuite.
            Tout d’abord, je sens une vague d’énergie me transpercer. Bien évidemment, c’est celle de Babylone qui se projette à plusieurs dizaines de mètres à la ronde. Ça déjà c’est déjà assez impressionnant pour oublier le commentaire cinglant que j’avais préparé. Ensuite, je constate la facilité pour lui de régler le problème loup-garou. Trois sauts et autant de coups, l’instant d’après, je vois des morceaux de loups partout. Cinq secondes après, ces mêmes morceaux redeviennent poussière. Quand on est un yôkai, nous n’avons pas de dépouille sur laquelle les gens que l’on aime peuvent pleurer. Nous disparaissons en laissant juste un peu de cendres derrière.
            Babylone s’époussette un peu. Il ne m’a pas lâché, sentant sans doute mon émotion. En même temps, je viens de passer à un fil de la mort, là. Il me tient fermement, alors je m’étais détendu un peu. Après le stress intense je me sent très fatigué tout d’un coup.
-       Tes oreilles sont plus grandes que la normale, s’étonna Babylonee de sa voix grave. Et tu as une drôle de robe pour un renard.
-       Ma mère était un fennec, concédé-je mollement.
            Il ne dit plus rien et passe ses mains le long de mon échine d’un geste rassurant. J’ai l’impression que ce mec change de personnalité toutes les trois secondes. Un coup le pervers, un coup le gentil. Ça me trouble. Je le déteste.
            Il soupire :
-       Je voulais te prévenir que Paris était dangereux, mais tu ne m’as pas écouté jusqu’au bout. Quelle perte de temps
            Je marmonne quelque chose d’incompréhensible, et il prend un air ravageur.
-       Oh, mais ce n’aura pas été pour rien, au moins. tu as enfin fini par accepter ta condition de fiancée.
            Gloups, je failli m’étrangler :
-       Pas du t… glurps ! *tousse* *tousse*
-       Allons allons, tu sais très bien qu’un yôkai ne peut pas mentir, ni revenir sur sa parole.
            C’est malheureusement vrai. Je dois me résign…
-       Ne t’inquiètes pas, tu feras un délicieuse épouse !
            Non ! Jamais je ne me marierais avec ce type ! Noooon !

            J’ai beau protester, hurler de me lâcher, rien n’y fait. Il m’emmène où bon lui semble sans se soucier de moi. Il se promène tranquillement le long de la Seine avec moi qui me contorsionne pour échapper à son étreinte.
-       Va au diable ! je lui hurle avant de me rouler en boule.
            Ma remarque le fait sourire d’autant plus. Il a l’air de s’amuser comme un petit fou. Moi, je ne me débats plus, j’en ai assez de gesticuler pour rien. De toute manière je ne peux plus rentrer chez moi, maintenant. Pff, je maudis dix fois encore mon père d’avoir fait ce marché.
            Je finis par m’endormir, ne me demandez pas comment. Cette journée était la plus longue et la plus désagréable de toute ma vie. Ça ne peut pas être pire.
            Enfin, c’est ce que je croyais.


            On a tous ces moments où l’on croit que l’on rêve, et où l’on ferait bien tout pour se réveiller le plus vite possible… sauf qu’en général ce n’est pas un rêve. Ben, c’est un peu ce que j’ai ressenti le lendemain.
            Je me réveille à la lumière du jour. J’ai troqué mon pelage canin contre ma peau d’humain, c’est étonnamment plus confortable dans un lit. Ben oui, un humain c’est plus souple, c’est mieux que de se rouler en boule.
            Je suis dans la chambre d’un petit appartement cossu. Je peux déjà vous dire que je n’ai pas beaucoup dormi et je suis en rogne. Qui est l’imbécile qui a laissé les rideaux ouverts ?
            Mais je n’ai pas besoin de réponse, je le sais déjà. La silhouette de Babylone se détache en contre-jour de la fenêtre. Il ne bouge pas alors que je me relève. J’entends son souffle paisible et régulier. Je comprends qu’il dort.
            Hah, même le pire des démons à besoin de repos.
            J’étouffe un rire sardonique et entreprends de m’approcher discrètement. Nous les goupils, on est doués pour ça.

            Je n’ai pas fais de bruit, il n’a pas bougé non plus. De près, son visage endormi a quelque chose d’innocent. Il est tellement plus beau sans son masque ironique ! Je me surprends à admirer son teint pâle et ses traits fins. Il a repris son apparence humaine et paraît presque fragile. Tch, suffit d’une paire de corne pour le rendre tout de suite plus imposant alors que j’ai l’air d’une crevette peu importe mon apparence.
            En fait, je me suis tellement approché que je sens son souffle tiède sur mon visage. Y a pas à dire, ce mec est hypnotisant. Tellement hypnotisant que, je ne sais pas pourquoi, ma main effleure son visage.
            Je m’étonne moi-même, là.
            Je croise soudain ses yeux chromés, grand ouverts. J’amorce un geste de recul, mais il referme ses doigts autour de ma main. J’ai pas l’air bête, tiens. Je suis bon pour un amas de moqueries. Mais son visage n’a rien de cynique lorsqu’il se penche vers moi. Je me demande s’il est encore somnolent. Son visage embué me captive. Il est tellement près de moi que je suis obligé de loucher pour le voir. Je ne comprends pas pourquoi moi-même, mais je le laisse faire.
            La suite est plutôt inédite.
            Il pose ses lèvres contre les miennes et les presse. J’ai honte de le dire, mais il est sacrément doué ! Il m’enlace fermement. J’ai l’impression que le feu des kitsune* dont je suis issu s’embrase au contact de sa peau. Je suis paralysé. Mes jambes ont du mal à me soutenir et je sens que je flanche. Je me force à croire que c’est dû à l’overdose de puissance qui me traverse, et pas à ses capacités de tombeur.
            Inutile de dire que cette scène-là ne dure pas plus d’une minute, et que, passé la surprise du moment, je me serais défendu bec et ongles. Mais c’est lui qui se détache en premier et me regarde dans les yeux d’un air satisfait. Là, pour le coup, il est totalement réveillé. Ça me sort direct de ma torpeur et je m'écarte aussitôt en m’essuyant la bouche d’un revers de manche. Je suis rouge, mais c’est par colère envers moi-même !
            Je me croûte en essayant de m’éloigner… Mais *‘tin qu’est-ce que les draps font par terre aussi ! je me relève et cours m’enfermer dans la salle de bain. Je sais, c’est gamin, mais je ne peux pas croire que je viens de sentir de la déception à peine m’a-t-il lâché. Je me sens horriblement nauséeux.
            Je me reprends très vite. Hé, comme s’il pouvait troubler mes sentiments. C’était juste à cause de son énergie suave qui a le don d’attirer tout yôkai de faible rang. Impossible que ce soit autre chose.

            Il frappe à la porte de la salle de bain.
-       Quand tu auras fini de te doucher, enfile ça. Et soigne ta coiffure. Je reviens te chercher dans une heure.
            Il me parle comme si de rien n’était. Je me demande ce qu’il compte faire encore de moi. Une heure. Ça me laisse le temps de…
-       Bien sûr, si tu essayes encore de m’échapper je le saurais.
            Comment a-t-il deviné ? S****. J’ai entendu ton ricanement bêlant, espèce de bouc mal léché.
            Je ravale ma fierté mal placée et entreprends de me laver soigneusement dès que j’entends la porte d’entrée claquer. Bon, au moins je serais tranquille. À peine sorti, je remarque le costume trois pièce posé sur le lit. Il est griffé d’une marque super chère ! Ça me fait tiquer. Franchement…
            Mais comme je n’ai rien d’autre à me mettre de propre, ce n’est pas plus mal. Le costume me va à peu près. Je noue tant bien que mal ma cravate et repousse mes cheveux hérissés en arrière. Je ne me trouve pas mal, même si mon métissage ne passe pas inaperçu. Ma mère m’a donné un teint légèrement hâlé et des cheveux plus clairs que la plupart des miens. Dans ma version animale, on voit très bien que mon pelage n’est pas celui d’un renard ordinaire : il est de couleur sable, seules les extrémités de ma queue, de mes oreilles et de mes pattes restent sombres, parfois presque noires ; mon ventre, mon poitrail et mon museau ont gardé le blanc qui leur est dû. Dans ma version humaine, j’ai des cheveux blonds cendrés un peu grisâtre et les yeux marrons clairs, presque oranges. C’est pas banal non plus pour un japonais.
            Excellent timing, Babylone rentre pile au moment où je m’admire devant la glace. Il semble plutôt renfrogné, mais curieusement, son visage s’éclaire à ma vue :
-       Cela te va comme un gant, dit-il en me surprenant en pleine pavane.
-       C’est ça, moque-toi de moi, maugréé-je soudain de mauvaise humeur.
            Il laisse échapper un gloussement et je lève les yeux au ciel. Il faudra bien que je me fasse à ce rire d’hyène.
-       Je comprends rien à ce que tu me veux. Pourquoi tu m’habilles comme ça si tu sais que ça ne me va pas ?
-       Ça te va, répète-t-il sans hésiter. Je ne peux pas mentir.
            Ok, mais ce n’est pas la réponse que j’attendais.
-       Nous sortons ce soir, reprend-t-il comme s’il m’avait entendu.
-       Ah, fis-je intéressé. Et où allons nous ?
-       Te présenter.
-       Où ça ? insisté-je irrité.
-       Au bal des sorcières
            Glups. Mauvaise idée, ça. Si vous n’avez aucune idée de ce que c’est, tout ce que vous avez à savoir c’est que ce n’est pas un endroit pour quelqu’un comme moi. En général, on se fait bouffer tout cru. D’ailleurs, je ne cache vraiment pas que je suis totalement contre cette idée, tout à fait suicidaire.
-       Mais t’es fou ! Tu veux ma mort ou quoi ? Y a que des yôkais de haut rang là-bas ! Qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?! En plus, y a toutes les grosses pointures et les familles nobles là-bas, j’vais finir en pièce !
            Il me regarde un instant puis me répond d’un air faussement innocent, les larmes aux yeux et tout :
-       Oh, mais comment je fais pour te présenter à ma famille, sinon ?
            Ah, je comprends mieux pourquoi il agit toujours comme un enfant gâté. En gros, c’est encore un de ces gosses à papa plein de fric. Super, je suis bien tombé, le gros lot, ouais. Même si je m’échappais au fin fond de l’arctique, on viendra me chercher tant que cet imbécile aura un intérêt pour moi. Mon plan pour échapper à ce psychopathe vient entièrement de tomber à l’eau.

            Mais dans quelle m**** tu m’as foutu, papa ???


*Kitsune = renard en japonais. C’est aussi le nom de l’esprit/yôkai gardien des temple de la divinité du riz. Ils sont souvent associés à l’élément feu.

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